La Ville de Strasbourg invente le « bivouac » en cage !

Toute nouvelle opération de communication officielle charrie avec elle son lot de nouveaux mots-clés et vocabulaire pseudo-technique choisis par des experts en communication ou des conseillers politiques afin de distraire l’auditeur ou le lecteur des enjeux réels en lui servant des concepts creux qui lui parlent beaucoup mais ne lui disent rien. Oui, surtout ne rien dire…

Un exemple des plus flagrants de cette communication libérale hors du réel nous est venu, il y a quelques jours, de la bouche de Marie-Dominique Dreyssé, l’adjointe aux Solidarités du maire de Strasbourg qui, évoquant des familles Rroms vivant à la rue, dormant à même le sol et chassées chaque jour par la police, a parlé d’un « bivouac » à résorber.

Le terme a été repris dans la presse, non sans une pointe d’ironie, jusque dans les colonnes des DNA, mais la presse dominante grand public étant ce qu’elle est, pointe d’ironie ou pas, pas un seul des journalistes qui ont repris le fameux terme n’a eu le réflexe déontologique d’aller voir sur place à quelle situation concrète renvoyait le « bivouac » en question, laissant le lecteur dans le flou complet de ses références culturelles sur le sujet.

Certes dans certains pays du quart monde, le bivouac correspond à un mode de vie nomade (choisie ou subie), mais le mot lui-même n’est bien sûr pas utilisé par les populations concernées mais par un héritage colonial et militaire qui applique son propre vocabulaire partout où il va. Toutefois, dans les pays occidentaux, le terme bivouac renvoie immédiatement et sans hésitation au loisir sportif, seul ou entre amis, au tourisme extrême et à la vie au grand air au beau milieu des paysages grandioses et sauvages. En gros, pour le lecteur des DNA, de Reuters, de Challenges, de Boursorama et de Capital, qui ont repris à l’unisson le discours de la Ville, un « bivouac », c’est plutôt ça:

 

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Or, après être allés sur le terrain pour « faire le job » et vérifier que le terme était bien approprié, nous avons découvert que le « bivouac » Rrom de Strasbourg, c’était en fait ça:

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Enfin, c’était ça jusque il y a 15 jours car depuis 2 semaines, c’est plutôt devenu ça :

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Voilà donc ce que la Ville de Strasbourg, par la voix de son adjointe aux Solidarités, nomme un « bivouac » à résorber !

Et la solution pour le résorber est dans un premier temps de mettre les gens en cage ? C’est sans doute pour leur sécurité, comme sur le camp Hoche où les familles ont eu la “liberté” de choisir à quelle heure les grilles seraient cadenassées “pour leur sécurité“…

Quel est alors l’intérêt pour la Ville de nommer cette situation misérable un « bivouac » ? Il y a d’abord l’évidente volonté de ne pas employer un autre terme plus proche de la réalité de ces familles comme « campement précaire » ou « de (in)fortune », il faut donc édulcorer le vocabulaire. Il y a aussi la volonté d’utiliser un terme civilisé pour montrer qu’à Strasbourg on a éradiqué les bidonvilles, il n’y a donc plus de misère ni d’espace qui ne soit sous contrôle, impossible donc de parler de campements « sauvages »…

Or, après être allés sur place, nous pouvons confirmer qu’il s’agit bien d’un bivouac au seul sens où il y a à Strasbourg des conditions d’accueil dignes des pays du quart monde ! Et même dans ce sens du mot, les règles élémentaires de survie ne sont pas respectées car ce « bivouac » est un « bivouac » de familles Rroms et qu’à ce titre, il bénéficie d’un traitement encore moindre…

Depuis un an et demi la situation sur place est des plus critiques, depuis quinze jours, elle est, de plus, des plus ubuesques :

Depuis mai-juin 2015, date du démantèlement du bidonville de Petite Forêt, des familles expulsées du bidonville trouvent refuge chaque nuit le long de la piste cyclable rue des Remparts, face à l’Espace 16. Par tous les temps, elles dorment à même le sol, sur des carrés de mousse, parfois sous des bâches ou dans des restes de tentes de camping, sans accès à l’eau ni aux sanitaires de l’Espace 16 pourtant tout proche, utilisant les bosquets comme toilettes et le ruisseau voisin comme douche. Interdites de rester sur place la journée, elles sont quotidiennement chassées par la police municipale à 5h du matin. Obligées de garder leurs maigres bagages avec elles, elles errent depuis un an et demi entre les rues du centre-ville où elles font la manche pour survivre et le talus de la piste cyclable rue des Remparts !

Or, dans son grand plan accéléré d’éradication des bidonvilles et de communication qui va avec, la Ville a dû prendre une décision concernant ces familles, et s’est retrouvée prise à son propre piège car, en faisant en sorte depuis un an et demi que ces familles ne restent pas sur place la journée pour éviter qu’un nouveau bidonville ne se crée, elle a dû trouver une solution pour éradiquer un non-bidonville !

Même s’il est pudiquement nommé « bivouac », ce non-bidonville subira pourtant le même sort que les bidonvilles strasbourgeois : le terrain sera vidé de ses habitants lesquels seront en partie déplacés sur les deux camps gérés par la Ville. Comme toujours, certains resteront sur le carreau. On ne sait pas encore si la résorption du « bivouac » passera par une solution dans les camps de la Ville ou si les familles concernées s’entendront dire une fois de plus “dégage!” de la part des agents municipaux. En attendant, la “solution” intermédiaire imaginée par la Ville a été de grillager un espace vide et d’obliger les familles à monter leur campement à l’intérieur et uniquement pour la nuit. Les lieux doivent être vidés à la première heure le lendemain matin. Les tentes et bagages ne doivent pas rester sur place. Interdiction aussi de faire du feu sur place pour cuire sa nourriture et se chauffer, interdiction d’aller chercher de l’eau ou d’utiliser les sanitaires de l’Espace 16 pourtant juste de l’autre côté de la rue !

« Les gardiens (de l’Espace 16, eh oui, il y a des gardiens à l’Espace 16 !) leur interdisent de rentrer pour aller aux toilettes et prendre de l’eau » nous expliquent plusieurs personnes qui y logent.   Une question administrative et légale se pose: qui a donné aux gardiens ces consignes de refuser même de donner de l’eau ? Horizon-Amitié, à qui la ville a confié officiellement la gestion ou  bien la Ville de Strasbourg  par le biais de  la Mission Roms ? « Ils sont fous » nous a confié un jeune garçon. Nous ne pouvons que partager son point de vue.

Bref, en résumé, depuis un an et demi, les familles dormaient dehors et par tous les temps, le long de la piste cyclable contre le grillage de la SNCF, dans des abris de fortune,  sans électricité, ni eau, ni sanitaires, avec comme seul moyen de chauffage un feu du bois trouvé aux alentours, et étaient vidés des lieux par la police municipale, à la première heure, le lendemain matin, avec tous leurs bagages. Et ça, c’est ce que la Ville appelle un « bivouac » à résorber.

Nouveauté, depuis 15 jours, on a des familles dormant dehors et par tous les temps, de l’autre côté de la piste cyclable, à l’intérieur d’un espace grillagé par la Ville, dans des abris de fortune,  sans électricité, ni eau, ni sanitaires, avec interdiction de faire du feu, et qui sont vidés des lieux par la police municipale, à la première heure, le lendemain matin, avec tous leurs bagages. Et ça, c’est ce que la Ville appelle un « bivouac » en voie de résorption ?

Il fallait tout le cynisme et le calcul d’une idéologie mortifère pour créer pareille situation. C’est à échelle réduite un bon résumé de la politique municipale strasbourgeoise à l’égard des Rroms qui s’incarne dans ces lieux ! Encore une fois, la situation sanitaire n’est pas réglée, encore une fois les personnes ne sont que déplacées au bon gré de la Ville, encore une fois la stratégie retenue n’est que de façade, et encore une fois, cette façade est grillagée !

Durga-L.O

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Mais, il y a une résistance à l’enfermement… Refusant d’être entourées de clôtures et ainsi pouvoir au moins faire du feu au risque de se voir dégagées par la police soir et matin, des familles préfèrent rester sur le talus le long de la piste cyclable.

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Même le long de la piste cyclable, les barbelés ne sont pas loin…

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Nous attendons avec impatience la suite du programme concocté par la mairie et la mission Roms à l’égard de ces pauvres gens. Les dernières clôtures installées sont équipés d’une porte qui ferme à clé, nous ne doutons pas un instant que le moment voulu, la Ville verrouillera la porte et condamnera cet espace -pourtant public- comme elle l’a fait en août pour le site près de la Semencerie, situé à 100m du « bivouac ».

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Strasbourg, France, 2016…

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Mise à jour du 10 octobre : suite à cet article où nous expliquions que ces personnes à la rue avaient improvisé des toilettes sèches dans les bosquets environnants, la municipalité a donné ordre de raser ces bosquets ! Aucun autre talus ni bosquet du secteur n’a été coupé, ceux-là étaient donc visés particulièrement !

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D.L.Organa

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2 Commentaires

  1. L'équipe F2C L'équipe F2C
    6 octobre 2016    

    bien sûr; la charité chrétienne ou non n’est pas (encore) interdite
    demandez leur s’ils habitent l’Espace 16 ou le camp Hoche, auquel cas, ils disposent de sanitaires; par contre les autres, ceux du “bivouac” en particulier n’ont rien et la Ville comme expliqué ci-dessus leur interdit l’accès aux sanitaires proches
    le problème à Strasbourg c’est qu’à part les aides que les citoyens peuvent apporter individuellement, il n’existe pas d’associations qui s’occupe des populations de Rroms et aucune association humanitaire ne s’y intéresse;
    plus exactement, il en existait une, Latchorom mais elle ne fait plus rien depuis qu’elle a été neutralisée par la Ville…

  2. Florence Nawratil Florence Nawratil
    6 octobre 2016    

    C’est fou !!!C’est honteux !!
    Une question : ai-je le droit d’emmener un dimanche les 4 personnes Rroms que je rencontre assez souvent après la messe tout simplement chez moi pour leur donner une douche chaude ( prêter ma salle de bain) puis un repas chaud à la maison ?
    Est-ce que c’est puni par la loi ?
    Les personnes font la manche et manquent de nourriture, de vêtements. Les enfants risquent de tomber malade, sans hygiène ! Ils faut leur donner un “petit bout” de nos courses, du savon, des brosses à dent, du pain, des oranges…des stylos et des cahiers pour les enfants aussi. La maman que je connais ne me demande jamais des choses extraordinaires, juste un peu de pommes de terre, de lessive, du lait pour les petits…je fais ce que je peux, rassemblant aussi les vêtements trop petits de mes filles, des chaussures, etc.
    C’est honteux de vivre dans un pays où de telles choses ont lieu ! Aidez ces personnes comme vous le pouvez, !

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