Un témoignage sur la manifestation parisienne après l’attaque de la flotille pour Gaza

Un qui-vive inhabituel…

Soirée spéciale : je rentre de la manif – 4 heures d’affrontements et de slogans braillés à pleins poumons – et je trouve un courriel de L’Humanité me demandant une tribune libre sur ce qui s’est passé.
Je m’attaque aussitôt à cette dernière tâche, avec le sentiment de ne pas avoir d’idées bien claires ou personnelles sur le sujet.
D’où le premier jet qui suit et que j’invite chacun à lire, corriger et développer. Je dois le remettre mercredi matin et je compte donc le revoir, à tête reposée demain, avec les éventuels réactions des uns et des autres.

Concernant la manif, elle était vraiment intéressante.
1200 personnes dit l’AFP, ce qui n’est pas rien pour une réaction aussi rapide.
Et surtout une manif qui a refusé le parcours établi qu’une coordination nationale trop convenue avait concocté avec la police.
Dès 16 heures, une partie (organisée par EuroPalestine) a tenté de s’approcher de l’ambassade, d’où une longue mêlée, guère violente (la police avait visiblement des consignes de grande retenue: pousser, mais pas frapper – il s’agissait manifestement pour elle d’éviter toute bavure), mais intense et inhabituelle. Nous avons longuement résisté et la police a mis 30 minutes pour nous ramener au bercail.
Ensuite vers 19h, la manif est sortie du périmètre concédé pour occuper les Champs, puis le carrefour du Rond-Point, enfin la rue Montaigne. D’où un nouvel épisode de sourde mêlée qui a quand même conduit à repousser les flics de 100 mètres dans cette avenue centrale!
Noter également une présence de petits détachements de la jeunesse populaire de banlieue (et bien sûr les corps constitués du NPA, du Parti de Gauche et du PCF).
Pas vraiment de détachement de la jeunesse lycéenne et étudiante.
Beaucoup de gens d’origine arabe et de musulmans s’affichant comme tels (prière sur le sol…). Quant aux Français blancs, à dire vrai : toujours les mêmes, dont Geneviève, Cécile et moi! Au moins, nous avons joué pleinement notre rôle en impulsant l’occupation de la chaussée et “animant” la manif avec notre mégaphone.

Je pars me coucher, crevé. Un jeune est venu me saluer, vers 19h30 me disant qu’il m’avait vu à la télé (c’était sur BFM, la séquence de mêlée de 16 heures), qu’il me trouvait courageux (précisant – il aurait pu s’en passer – “pour votre âge”) et que cela lui servait d’exemple.
À dire vrai, il n’y avait guère là de courage physique de ma part car il m’est tout de suite apparu clairement que la police n’était pas là pour cogner mais seulement pour nous repousser. Mais sans doute que le seul fait de résister physiquement à la police, dans un corps à corps arc-bouté, de refuser d’obtempérer à leurs ordres suffisait pour ce jeune à signifier une nouvelle possibilité et donc un temps un peu nouveau. C’est en tous les cas ce que j’aime à croire… avant de dormir!

Voici maintenant le projet de tribune libre. Toute réaction sera la bienvenue.

Tribune libre pour L’Humanité

La colère, et même la rage : voilà le premier sentiment qui monte face à cet acte criminel de pure et simple piraterie : attaquer des bateaux civils, en eaux internationales et argumenter le meurtre en soutenant que les passagers auraient dû se laisser pirater !
Cette colère et cette rage qui a jeté un millier de Parisiens dans les rues le soir même, des milliers sur toute la France, et qui, pour la première fois depuis bien longtemps a fait reculer les rangs des policiers sur une centaine de mètres au cœur institutionnel de la Capitale, en pleine rue Montaigne. Une manifestation qui déborde de son lit officiel, occupe les Champs-Élysées que la police voulait lui interdire, repousse les Robocop de Sarkozy : la chose est inhabituelle. Que présage-t-elle ? Et, par delà les sentiments précédents, légitimes – l’impunité de l’État voyou d’Israël insupporte cette partie du monde qui ne se reconnaît pas en ce porte- avion colonial de l’Occident fiché au Proche Orient -, qu’est-ce que la raison politique nous invite à penser de la logique de ce nouveau crime d’État ?

D’abord, cet acte – prémédité ou bavure ?, on ne le saura une fois de plus que bien tard – est une preuve de faiblesse de l’État d’Israël, non de force : cet État est de plus en plus acculé dans une fuite en avant (suicidaire ?, c’est en tous les cas ce que pense ceux de ses amis qui ont lancé l’appel JCall) dont il maîtrise de plus en plus mal le calendrier.
À preuve par exemple que la pierre qu’il avait levée contre l’Iran en matière d’armement nucléaire lui retombe déjà sur les pieds puisque les 189 pays signataires du Traité de non-prolifération viennent de signer un appel à un Moyen-Orient libre de toute arme nucléaire et ce faisant à une dénucléarisation d’Israël. Ainsi Israël appelait la foudre contre l’Iran et voit celle-ci désormais lui revenir en boomerang.
Concernant Gaza, ce nouveau ghetto qui suscite les mêmes réactions de la population que dans tout autre ghetto, à commencer par celui de Varsovie (voir ces tunnels qui servaient déjà à Marek Edelman de voie de communication : Gaza ressemble plus au ghetto de Varsovie qu’aux ghettos de l’apartheid sud-africain), Israël pratique le pire avec l’arrogance sans nom de qui se croit impunissable. Et l’idée même que des Jan Karsky d’aujourd’hui puissent entrer à Gaza, les bras pleins de vivres et de médicaments, est prise par Israël comme une menace pour la sécurité même de son État ! Un État qui vacille pour la simple raison que la punition qu’il veut infliger à un peuple résistant risque d’être adoucie, un État qui se met à « baver » parce que des civils pénètrent dans les ghettos qu’il organise est un État dont les bases s’effritent. C’est un État qui ne sait plus trop sur quoi il repose.

Ensuite, il faut remarquer la complicité éhontée non seulement de Sarkozy, ce grand corrupteur des esprits qui appelle chacun à normer sa vie sur l’appât du gain aux dépens du voisin, mais de la grande majorité des médias français : l’aventure de la flottille de la liberté était connue de longue date. Aucun journaliste français n’a semble-t-il jugé bon d’en être, chacun préférant s’installer à Ashdod en Israël pour « couvrir » la réception israélienne des bateaux ! Et tous aujourd’hui de prôner le méprisable équilibre du juste milieu qui associe la tristesse devant ces morts « inutiles » (êtes-vous sûrs qu’ils le soient ? il est pourtant des morts qui pèsent lourds, et ceux-ci en sont à l’évidence) à l’insinuation qu’il ne faut pas s’étonner d’être attaqué si on s’approche de trop prêt des brigands !

Il faut également saluer le grand courage de la Turquie et de ses ressortissants. Ce sont eux apparemment qui ont payé le plus lourd tribut à l’assaut israélien. Ce sont eux qui n’ont pas déguerpi devant les commandos de Tsahal et les ont affronté sans armes avec les moyens du bord. Apparemment, Tsahal n’avait pas prévu cela ! Tsahal, croyant pouvoir miser sur la peur de la peur, a dû faire face à une résistance pour lui inattendue, cette résistance qui, comme le clament les manifestations pro-palestiniennes, est « la voie de l’existence ».
Quel contraste entre la grandeur de la Turquie et l’abaissement de la France ! N’est-ce pas là d’ailleurs la vraie raison pour laquelle Sarkozy refuse à ce point que la Turquie entre dans l’Europe institutionnelle ? La Turquie n’est pas assez convaincue des bienfaits de la servitude volontaire et risquerait, à ce titre, de donner le mauvais exemple de l’émancipation nationale. D’où a contrario qu’il ait été possible de crier dans la manifestation de ce lundi soir : « Vive la Turquie qui se tient aux côtés du peuple palestinien ! »

Face à cela, il y a lieu de descendre dans la rue, de clamer sa colère et sa rage, de se déclarer aux côtés des Palestiniens et singulièrement des Gazaouis. Même si nous sommes peu il est vrai, il n’y pas lieu de tenir que nous ne serions rien ! Nous étions 1500 au Caire ce 1° janvier par solidarité ave Gaza. Ils étaient 750 sur les bateaux arraisonnés. Nous étions 1200 ce soir dans les rues. Combien résistaient en France avant 1942 et l’invasion de la zone libre ? Moins encore.
La fuite en avant d’Israël fait courir au monde un grand danger. Il nous faut surmonter la peur que cela est destiné à inspirer, rester sur le qui-vive, attentif aux recompositions politiques en cours chez les Palestiniens et les Israéliens non sionistes, et assumer notre tâche propre : soutenir qu’une France et une Europe politiquement émancipées constituent le meilleur contrepoids à la guerre qui vient.

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