Oeuvre dard à l’Oeuvre Notre-Dame

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Oeuvre dard à l’Oeuvre Notre-Dame

Lorsque les musées de Strasbourg exposent mine de rien un torchon antisémite sous prétexte qu’il pourrait être illustré par Baldung-Grien, peintre du cru…

On fête en grand le long du Rhin Hans Baldung dit Grien tant il mania bien le vert dans ses peintures, vitraux. Ou pas dans ses merveilleux dessins et gravures. Né en Souabe, l’artiste (1491-1551) passa l’essentiel de sa vie à Strasbourg où il mourut nanti d’un droit de bourgeoisie, ses entrées à la corporation de l’Échasse et la fonction d’échevin, sans compter une maison à Illkirch. Une fois de plus, Strasbourg aura manqué ce rendez-vous. Comme en Opéra, en art (comparer la prospère foire de cette petite ville à notre St’art insignifiant ), Karlsruhe la mouche avec cette exposition que nous devions à notre prestigieux concitoyen. Alors, Strasbourg a raclé ses fonds de tiroirs et trouvé de quoi réveiller quelques salles laissées pleines du musée de l’Oeuvre Notre-Dame. Il s’agit de gravures remontant essentiellement aux fins esprits de l’Annexion (il y en eut), mais un peu « complétée au cours du XX° siècle », le français donc, tient-on à afficher.

Tout irait pour le mieux dans le vide de la morne pleine (sic) d’Alsace s’il n’y avait eu la décision funeste de remplir encore celui de l’exposition avec les livres de la Bibliothèque dite universitaire. Il s’agit en particulier d’ouvrages de Martin Bucer, le prestigieux théologien qui introduisit protestantisme à Strasbourg. Il fit de notre cité un phare international de la Réforme avant de poursuivre sa carrière en Angleterre. Un de ses livres présente, en page de garde, une baie d’architecture Renaissance encadrée de deux viriles cariatides, Luther et l’apôtre Paul. Le libellé du cartel commence ainsi :

Hans BALDUNG GRIEN ?
Saint Paul et Luther
St Paul and Luther
St Paul und Luther

D’abord une précaution « scientifique » : le point d’interrogation signifie qu’on n’est pas si sûr de l’auteur. Beau scrupule, mais il faut bourrer face à Karlsruhe. Dès la deuxième ligne, patatras ! La reconquista versaillaise, qui réduisit Strasbourg à une bourgade de province, reprend son arrogance. Il est question de « Saint Paul ». Les protestants, dès l’origine, disent Paul, tout simplement. A moins qu’il ne s’agisse d’un reliquat germanique récupéré pour la bonne cause française et catholique… Car nos musées se remplissent, d’achat transi en donation thérésienne (une spécialiste de sainte Thérèse, celle qui rit quand on l’Avila) via un Richelieu (Champaigne) du temps du massacre de La Rochelle, au nom d’un révisionnisme colonial assez affligeant. Achève l’ « encadrement » de la page un texte technique où la niaiserie le dispute à la romanisation angélique, encore : « Dans la partie inférieure de l’image, un groupe de putti nus bien dans la veine de Baldung singe une scène satirique de présentation de la tiare au (sic) pape. »

Mais, comme en amour, l’essentiel est au milieu. Celui de la page de garde exposée crie : Von den Juden, etc., puis le terrible Rahtschlag. Sur le cartel, ce titre, réduit au premier segment, n’est mentionné qu’en tout petit et en italique, noyé dans les indications techniques. On laisse ainsi à croire que « Saint Paul et Luther » serait le vrai titre de l’œuvre, une jésuiterie qui atteint le comble d’être à la fois antisémite et très peu protestante… Sur cet ouvrage terrible, voici de que dit Annie Noblesse-Rocher de l’Université de Strasbourg : « Le Strasbourgeois Martin Bucer est considéré comme l’un des meilleurs hébraïsants de la première génération de réformateurs. Son volumineux Commentaire sur le psautier (1529) l’atteste, qui emprunte largement aux auteurs juifs médiévaux de la Biblia rabbinica. Bucer revendique une proximité intellectuelle et même spirituelle avec le « Vetus Populus » en particulier dans son Commentaire sur Sophonie (1528). Pourtant Bucer semble vivre la schizophrénie des chrétiens médiévaux vis-à-vis des juifs. D’un côté une admiration le lie à la culture juive, d’un autre les relations avec les juifs réels peuvent subitement se tendre dramatiquement, comme l’atteste son sinistre traité, le Judenratschlag. Comment comprendre cette ambivalence ? Nous proposerons une hypothèse, celle de la confrontation de Bucer avec la communauté anabaptiste, comme catalyseur de ses relations avec le judaïsme. » (documentation du Musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris)

Oublions les termes feutrés d’une dame universitaire. Voici ce qui s’est passé : le landgrave Philippe de Hesse voit la loi de protection des Juifs de son domaine expirer en 1538. Il charge Bucer d’imaginer une nouvelle règle du jeu. Il lui remet même une esquisse assez tolérante. Bucer en rejette les conditions favorables et recommande d’interdire tous les métiers au Juifs, sauf ceux assez médiocres pour assurer sans risque leur subsistance. Par son vocabulaire autant que par son raisonnement, son Judenratschlag (Avis sur les Juifs) scelle une des premières formulations modernes des stéréotypes antisémites. En sage politique, Philippe édulcore cette rigueur dans son règlement de 1539. Les Juifs pourront manier le commerce mais sous surveillance stricte de leur relations d’affaires ou privées avec les chrétiens. Pire, ils seront chassés s’ils tournent la tête aux groupes sociaux pauvres et sans instruction. Devant le risque de l’arbitraire que laissait planer le flou de ce compromis, de nombreux juifs fuirent la Hesse.

Mais Martin Bucer reste un humaniste et Philippe de Hesse le sait. Il ne lui en veut pas trop, au contraire : à sa demande, le délicat Réformateur lui trousse peu après (novembre 1539) un argumentaire théologique en faveur de la bigamie pour permettre au landgrave un second mariage sans annuler le premier.

Notre désatreuse Œuvre Notre-dame aurait-elle voulu encore minimiser par abstention sa forfaiture lorsqu’elle précise sur son cartel : « L’encadrement de titre réutilisé dans cet ouvrage de Bucer en 1539 orne dès 1524 deux œuvres de Luther, etc. » ? Et que devrait disculper le point d’interrogation en tête du cartel ? L’auteur et ses apriori d’époque ? Le musée car, s’il ne s’agit pas de Baldung, la chose n’est peut-être pas si grave que cela ? Il suffisait pourtant d’oser quelques lignes d’avertissement, comme lorsqu’on exhibe les Bagatelles de Céline sinon Mein Kampf… En tout état de cause, le contenu écrit de ce beau dessin nous brûle. Tout cela pour combler l’inconsistance d’une exposition de rattrapage, étique et sans éthique. Pour la bonne bouche : quid des bibliothécaires qui ont livré ce livre ? Et quid de nos Dernières Nubiles d’Alsace : auraient-elle fermé les yeux ou pire, encore rien vu ? Il n’y a pas de petit crime.

Freddy Grosskosch

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