Alléger le blocus de Gaza ne suffit pas, il faut l’abolir: Leila Shahid

Coordination de l’Appel de Strasbourg pour une paix juste au Proche Orient

Par Leila Shahid : point d’actualité

“Alléger le blocus de Gaza est loin d’être suffisant, il faut l’abolir !”

Lundi, 28 juin 2010

Rencontrée au festival d’Essaouira Gnaoua et Musiques du Monde où elle était l’invitée d’André Azoulay, conseiller du Roi Mohammed VI et Président de l’association Essaouira Mogador, Leïla Shahid, déléguée générale de l’Autorité palestinienne auprès de l’Union Européenne, revient sur les relations Fatah/Hamas, le processus de paix, la position européenne, mais aussi le Tribunal Russel.

Israël continue, en toute impunité, à imposer un blocus de la Bande de Gaza empêchant, manu militari, les convois d’aide humanitaire. Qu’elle a été la réaction des pays Européens face à l’attaque meurtrière du 31 mai contre la flottille humanitaire ? Pensez-vous que l’Europe est prête à revoir ses relations avec Israël sous la pression de l’opinion publique internationale ?

Cette action de la flottille est citoyenne. Elle a commencé avec des associations en Europe longtemps avant les Turcs. En fait, il était difficile de continuer d’être indifférent à cette tragédie d’un châtiment collectif imposé à un million et demi de civils à Gaza sous prétexte de punir le Hamas. Ceux qui y ont participé sont des citoyens lambda d’Angleterre, d’Irlande, de Belgique … notamment les membres du mouvement “Free Gaza” et “ Viva Palestine”. Ce sont des mouvements multiconfessionnels, multiculturels et multinationaux.

De mon point de vue, la signification de cette flottille est surtout l’intervention des sociétés civiles et des citoyens dans le champ politique du Moyen-Orient. C’est la première fois qu’il y a une implication internationale de mouvements associatifs et de citoyens qui se regroupent autour d’un objectif : casser un blocus dans lequel sont complices beaucoup d’États, notamment les États-Unis et les membres de l’Union Européenne. La responsabilité européenne et américaine est totale parce qu’ils pensaient qu’en imposant ce siège, les gens finiraient par se révolter contre le Hamas, mais c’est le contraire qui s’est produit.

Les Américains et les Européens pensaient que le siège imposé à Gaza finirait par provoquer une révolte de la population contre le Hamas, ils se sont trompés.

Pour ce qui est de la réaction européenne après l’attaque de la flottille, il faut distinguer entre l’opinion publique et les gouvernements. L’opinion publique est reflétée par le parlement européen à Bruxelles qui a été unanime, abasourdi par la criminalité de l’acte. Pour elle, le fait d’attaquer une flottille de citoyens internationaux qui n’étaient pas armés dans les eaux internationales était inacceptable.

En l’espace d’une semaine, on a assisté à des positions très claires des différents groupes politiques au sein du Parlement Européen qui a adopté une résolution condamnant l’acte et demandant à Madame Ashton, vice présidente de la Commission Européenne, en charge des affaires étrangères, de diligenter une enquête internationale et la levée totale du bouclage. Actuellement, l’UE étudie comment elle pourrait assurer l’ouverture des six points de passage et non uniquement celui de Rafah. De mémoire, en tant que représentante de la Palestine en Europe, je n’ai jamais vu les médias et l’opinion publique autant mobilisés.

Malheureusement, au niveau des Etats ce n’est pas la même chose, puisque les 27 n’ont pas une position claire et unie et la position du Conseil est plus forte que celle du Parlement. Le fonctionnement des institutions européennes privilégie plus les décisions du Conseil puisque les décisions du Parlement n’ont pas un caractère obligatoire. Désormais, l’Union Européenne essaie de récupérer cette émotion très sincère de son opinion publique pour aboutir à la proposition de Tony Blair. Mais cette proposition n’a aucun intérêt pour nous puisqu’elle consiste seulement à augmenter la liste de produits qui entrent à Gaza.

Pour notre part, alléger le siège est loin d’être suffisant, il faut l’abolir. C’est pour ça que des bateaux continueront de partir vers la région jusqu’à la levée totale du blocus.

Des voix de plus en plus importantes s’élèvent au sein de la diaspora juive depuis l’attaque de la flottille. Est-ce que vous pensez que ceci pourrait faire basculer un peu la position des Israéliens et des Américains ?

L’opinion publique mondiale est très importante pour Israël et surtout celle de la diaspora juive. Nous avons vu des positions très courageuses s’exprimer à travers des organisations représentantes de la diaspora juive américaine comme “J Street”, ou encore en Europe, mais aussi de citoyens israéliens. Pour exemple, un commentateur israélien, Daniel Bensimon, a dit en substance “ce que nous avons fait est très grave. Nous ne sommes capables que de tirer avant de parler”.

On a l’impression qu’il y a deux Palestine, l’une en Cisjordanie sous autorité du Fatah et l’autre à Gaza sous influence du Hamas. Cette division porte atteinte à l’unité du peuple palestinien dans sa lutte contre l’occupant et offre des arguments à Israël et ses alliés pour refuser de reprendre les pourparlers de paix et éterniser le blocus de Gaza. Quels sont les véritables points de discorde entre les deux mouvances ? Y a-t-il des perspectives de réconciliation dans le court terme ?

Cette division entre le Hamas et le Fatah et entre Gaza et la Cisjordanie est une réelle tragédie, et elle peut être la fin de la cause palestinienne. Mais il faut la comprendre même s’il ne faut absolument pas l’accepter. Le mouvement de libération de la Palestine est loin d’être un long fleuve tranquille. Il allait du mouvement d’extrême Gauche de George Habach, jusqu’aux islamistes en passant par les sociaux-démocrates du Fatah. Arafat a passé une bonne partie de sa vie à apprendre aux différentes sensibilités des Palestiniens à coexister. Le plus grave dans cette division ne réside pas dans la divergence d’opinions, mais dans le recours à un affrontement armé et à des liquidations physiques entre militants. Mais pourquoi ceci est arrivé ?

L’échec des accords d’Oslo et la promesse non tenue de la création d’un État Palestinien qui devait avoir lieu en 1999 étaient tels que les gens ont voté pour le Hamas, sanctionnant ainsi politiquement le Fatah. D’un autre côté, en refusant les résultats des urnes qui ont permis au Hamas d’accéder démocratiquement au pouvoir, les pays européens et les USA contribuent à planter les germes d’une guerre civile.

Il faut signaler qu’il y a aussi une part de responsabilité palestinienne parce qu’il y a des responsables qui se sont habitués à être au pouvoir au sein du Fatah et qui sont devenus complices des USA et de l’Union Européenne en refusant de reconnaître la victoire des islamistes du Hamas. Sans oublier la complicité de certains pays arabes qui ne veulent pas que des islamistes arrivent au pouvoir. Il y a la croyance qu’en volant la victoire au Hamas, ils seraient assurés qu’ils n’accéderont jamais au pouvoir.

Mais c’est le contraire qui s’est passé parce le fait de reconnaître leur victoire, contribue à les faire passer pour des martyrs et à les disculper de devoir montrer qu’ils sont capables de faire mieux que le Fatah en matière de gestion nationale et locale. La seule voie à une réelle réconciliation est le retour le plus tôt possible aux élections.

Ce que je demande au Hamas et au Fatah est de “souscrire” à un contrat de bonne conduite jusqu’à la fin des élections pour permettre aux candidats, notamment les indépendants de faire leur campagne dans la sérénité.

La division entre le Fatah et le Hamas est une réelle tragédie pour la cause palestinienne.

La reprise des négociations entre Palestiniens et Israéliens tarde toujours malgré les nombreuses visites de George Mitchell, l’envoyé spécial américain au Proche-Orient, et la médiation de certains pays comme l’Egypte et la Turquie. Où en est actuellement ce processus de paix et quelles en sont les perspectives de dégel ?

En réalité, Israël n’a jamais voulu de processus de négociations. En tout cas je parle de cet Israël qui n’est pas seulement celle du Likoud. En effet, Ehud Barak qui est président du Parti Travailliste (gauche) est pire que Netanyahu qui est chef du Likoud et Tzipi Livni de Kadima n’est pas très différente des deux.

Il y a au sein de cet establishment ce que Arafat appelait l’“OAS israélien”, qui est une partie de l’armée qui n’accepte ni un État palestinien, ni une entité palestinienne, ni même une autodétermination palestinienne. Et donc, depuis Yitzhak Rabin, tous ceux qui sont venus après lui n’ont pas vraiment voulu la paix. Il faut rappeler que Sharon et Barak ont voté contre les accords d’Oslo au sein du Parti Travailliste qui se dit socialiste.

Il est clair que le fait qu’on soit divisé donne un alibi à Israël pour ne pas relancer le processus de paix ce qui lui permet de gagner du temps. Le monde entier est convaincu de la nécessité d’un État palestinien. Ce n’est pas pour les beaux yeux des Palestiniens mais c’est parce que les États-Unis et les Européens ne peuvent plus accepter la menace que constitue l’instabilité au Proche-Orient.

On aurait dû avoir un sommet de l’Union pour la Méditerranée il y a deux semaines, mais il a été annulé, parce que personne ne voulait s’asseoir avec Netanyahu. Maintenant, Israël n’est plus un atout pour les États-Unis comme pendant la Guerre Froide. Pire, il est devenu un fardeau pour leurs intérêts stratégiques. Les États-Unis veulent avancer dans le conflit en Afghanistan mais tant que le conflit israélo-arabe n’est pas résolu, les pays arabes ne cautionneront aucune action américaine dans la région.

Donc, pour toutes ces raisons, il y a sur le plan international, une volonté de créer un État Palestinien sur la base des frontières de 1967 et ceci est la plus grande menace pour Israël. Donc il essaie non seulement d’utiliser l’alibi de la division Hamas/Fatah, mais il est capable d’attaquer l’Iran dans une sorte de fuite en avant obligeant ainsi les Américains à les soutenir en raison de l’hystérie qu’il y a aujourd’hui autour des armes nucléaires iraniennes.

Les israéliens s’inquiètent beaucoup du rapprochement de Barack Obama avec l’OLP et le Président Mahmoud Abbas et de la position de l’Union Européenne parce que c’est leur premier partenaire économique et commercial. Ce qu’ils essayent de faire est de gagner du temps en retardant l’échéance d’un État palestinien tout en imposant des faits accomplis irréversibles comme ce qu’ils sont en train de faire à Al Qods qui est totalement annexée aujourd’hui. Ils sont en train de vider la population arabe de la ville. Al Qods arabe est complètement noyée au milieu de 280.000 colons israéliens. Le monde arabe est lui malheureusement dans un état de torpeur. Il est “très fort” au niveau des discours mais dans la pratique, il ne fait pratiquement rien.

Le monde arabe fait beaucoup de discours mais rien de concret au finish.

En mars 2009, vous avez fondé en compagnie de personnalités de divers horizons, notamment des prix Nobel, d’anciens présidents, ministres, hommes de lettre… un tribunal d’opinion appelé “Tribunal Russell sur la Palestine”. Pouvez-vous nous en dire plus sur ses objectifs, ses moyens et la portée effective ou symbolique de ses actions ?

J’ai lancé avec Nourit Peled, militante de la paix et lauréate du Prix Sakharov, un appel pour la création d’un Tribunal pour la Palestine similaire à celui pour le Vietnam et l’Amérique Latine. Nous avons été agréablement surprises lorsque nous avons recueilli les signatures de toutes ces personnalités internationales et que nous avons été en mesure de mettre en place un jury d’une très grande qualité qui a déjà tenu à Barcelone le premier chapitre de ce tribunal, consacré à l’évaluation de la politique Européenne. Il s’agissait d’évaluer le potentiel de l’Europe et les résultats sur le terrain concernant ce conflit.

Vers la fin de cette année, nous aurons un autre chapitre à Londres consacré quant à lui à la responsabilité des sociétés multinationales dans ce conflit. En 2011, nous aurons un troisième chapitre en Afrique du Sud dédié à la comparaison du système d’Apartheid avec celui pratiqué par Israël à l’encontre des Palestiniens et un quatrième chapitre sera organisé à New York et traitera du rôle des Nations Unies.

Pendant des années, les associations de la société civile au niveau international étaient solidaires, mais symboliquement comme pour le Vietnam, le Timor Oriental… Ce qui est intéressant pour le cas palestinien aujourd’hui, c’est que les sociétés civiles et les ONG essayent de penser en termes d’action politique. Dire la solidarité ne suffit plus. Il faut trouver des formules plus offensives pour tordre le bras aux États, aux Nations Unies et au Conseil des Droits de l’Homme. Le Tribunal Russel, n’a pas un pouvoir exécutif, il ne peut que recommander mais l’impact de ses verdicts a une très grande valeur symbolique, en raison de la respectabilité de son jury.

L’une des fonctions du Tribunal Russel est de donner des argumentations contre les sociétés multinationales qui s’activent dans les colonies. Nous avons actuellement un procès contre Véolia et Alstom parce qu’ils sont en train de construire un Tramway dans les territoires occupés d’Al Qods qui va permettre aux colons d’agrandir leurs colonies. Nous avons eu un procès à la Cour Européenne de Justice en Luxembourg qui, à la demande de l’Allemagne, a interdit l’importation des machines Bretta qui sont fabriquées dans les colonies.

Il y a donc des possibilités à travers l’argumentation juridique, de combattre Israël. C’est une autre forme de résistance dans laquelle est impliquée la société civile internationale et qui n’est pas seulement symbolique, mais qui est de faire du “Ressource Work”, le travail de ressources et d’arguments à donner aux citoyens pour contrecarrer les projets israéliens.

Quelle est à vos yeux l’urgence pour entamer le règlement de ce conflit ?

Pour moi, le plus important est de mettre fin à l’occupation militaire parce que cette occupation est le plus grand danger pour le peuple palestinien. Elle est porteuse d’atomisation de notre société et elle plante les germes de la division et de la guerre civile. Elle cherche non plus à contrôler, mais à détruire notre société de l’intérieur.

Propos recueillis par Soundouss El Kasri et Younes Foudil

Dernière mise à jour : 27.06.2010 à 00:1

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