Quand le Parti Socialiste bulgare gouverne avec l’extrême-droite

par Julien Salingue
Les élections législatives bulgares, qui se sont tenues en mai 2013 dans un contexte de forte contestation sociale, ont débouché sur la mise en place d’un parlement au sein duquel aucune majorité politique claire ne se dégage. Après moult tractations, c’est finalement le Parti Socialiste bulgare (PS, ex-Parti Communiste), qui a pris la direction du gouvernement. Mais sa majorité n’est que relative, et alors que la contestation reprend, le PS, dont le numéro 1 Sergueï Stanichev préside le Parti Socialiste Européen, ne se maintient que grâce à une alliance nouée avec l’extrême-droite raciste et xénophobe d’Ataka (“Union Nationale Attaque”).
“Faire du savon” avec les Rroms
Ataka est née en 2005, de la réunion du Mouvement national pour le salut de la patrie, du Parti patriotique national bulgare et de l’Union des forces patriotiques et des militaires réservistes pour la défense. Son principal dirigeant, Volen Siderov, a rassemblé 21.5% des voix à l’élection présidentielle de 2006, ce qui l’a qualifié pour le second tour. Aux législatives, Ataka a obtenu 23 sièges (sur 240), ce qui en fait la quatrième force politique du pays.
Ataka est une coalition ouvertement raciste et xénophobe, qui entretient des relations privilégiées avec le parti Russie Unie de Vladimir Poutine, le FPÖ autrichien et le Front National. Ataka demande que la religion orthodoxe soit instaurée religion d’État, et ce malgré la présence d’une importante communauté musulmane (8% de la population). La coalition milite, entre autres, pour le rétablissement de la peine de mort, pour la préférence nationale à tous les échelons de l’État et de la société et, plus généralement, pour la restauration de la suprématie bulgare dans une Bulgarie “dominée par les Turcs”. Régulièrement, Ataka et son leader Volen Siderov s’en prennent violemment aux populations turques et rroms de Bulgarie :
“Nous sommes pour un État bulgare mononational, ne permettant pas une division en signes religieux, ethniques ou culturels”, déclarait ainsi Ataka en juin 2005, faisant implicitement référence au parti de la minorité turque, Mouvement des droits et libertés.
Volen Siderov s’en prend avec une violence particulière aux minorités rom et turque, qui représentent 18 % d’une population de 7,8 millions d’habitants. Il propose ainsi de “faire du savon” avec les Roms et d’interdire le parti de la minorité turque, le Mouvement des droits et libertés (DPS). Il projette même d’”interdire d’antenne publique les émissions en langue turque” [1].
Alliance de fait avec le Parti Socialiste
Tout ceci n’a pas empêché Volen Siderov d’être nommé par les Socialistes à la tête de la commission parlementaire d’éthique et de lutte contre la corruption : “une récompense pour son rôle dans la confirmation du gouvernement, qui, sans lui, ne recueillait que 120 voix sur 240” [2]. Ataka a en effet, suite à un accord avec le Parti Socialiste, accompagné la nomination du nouveau gouvernement. Siderov n’a pourtant pas changé : le 27 juin, il s’est rendu au Parlement armé d’une matraque et, alors que les manifestations se multiplient dans le pays, il a appelé la police à “sévir contre les vandales” et s’en est vivement pris aux médias qu’il a accusé de trop en faire à propos de la contestation, les qualifiant de “traîtres” [3].
Le Parti Socialiste bulgare gouverne donc avec celui à propos duquel Courrier International publiait il y a quelques années un article, “Siderov, le mauvais génie de la politique bulgare“, dans lequel on pouvait entre autres lire ce qui suit :
Au Parlement, il traite ses collègues de “porcs”, quand il ne les accuse pas pêle-mêle d’avoir appartenu aux services de sécurité de l’époque communiste ou d’avoir une “dépendance homosexuelle”. Il promet de rendre “la Bulgarie aux Bulgares”, au prix d’une “détsiganisation” et d’une “déturquisation”. La haine de la différence (homosexuels, musulmans, Roms, Juifs…), voilà sa stratégie, et elle est gagnante.
Cette alliance est-elle durable ? Probablement pas. La coalition gouvernementale est fragile et ne passera sans doute pas l’épreuve des nouvelles mobilisations. Mais le simple fait que le Parti Socialiste ait accepté de se compromettre avec un mouvement politique comme Ataka en dit long sur les reconfigurations à l’oeuvre avec l’approfondissement de la crise, et sur les conséquences possibles d’une orientation politique, à “gauche”, qui se résume à la gestion d’institutions et d’un système en faillite. Évidemment, nous n’en sommes pas encore là en France. Un “responsable du parti socialiste français”, cité par Le Figaro, aurait ainsi déclaré : “Une alliance avec Ataka était la ligne rouge à ne pas franchir. Nos camarades bulgares viennent de la franchir sans états d’âme” [4]. C’est le moins que l’on puisse dire. On attend toujours que le Parti Socialiste français s’exprime officiellement sur la situation en Bulgarie et clarifie la nature de ses relations avec ses “camarades” bulgares.
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Notes
[1] Anne Rodier, “L’extrémiste Siderov provoque un “21 avril” bulgare”, Le Monde, 24 octobre 2006.
[2] Piotr Smolar, “À peine nommé, le gouvernement bulgare déstabilisé par un vague de manifestations”, Le Monde, 28 juin 2013.
[3] Alexandre Lévy, “La fièvre monte dans la capitale bulgare”, lefigaro.fr, 27 juin 2013.
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