Comment ne pas être un employé “objet”

Le durcissement des relations dans l’univers du travail donne lieu à de drôles de pratiques chez certains employeurs. Ainsi de la société américaine NYC Realtor, qui propose à ses employés une augmentation de salaire de 15 % s’ils se font tatouer aux couleurs de l’entreprise. Le salarié n’est plus une “ressource humaine”de l’entreprise mais devient “objet humain” dévoué corps et âme.

Dans le même registre, l’entreprise Elior impose le bracelet électronique aux salariés de nuit pour, dit-elle, des raisons de sécurité.

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Tentant pour les premiers, difficile voire impossible à refuser pour les seconds. C’est l’avènement du salarié “objet” qui accepte ce que l’entreprise lui propose ou lui impose, parce qu’il n’a plus accès à sa condition de “sujet”. Ce qui rappelle furieusement les prédictions d’Hannah Arendt dans La Condition de l’homme moderne, publié en 1958.

La philosophe allemande pointait alors du doigt la crise économique, la surproduction de capital et l’apparition d’argent “superflu”, une “terrifiante solidarité négative” qui transforme les classes sociales en “masse informe d’individus furieux” aisément manipulables. Nous y sommes.

Car le danger existe de voir l’individu privé de son autonomie en tant qu’être pensant, obéir pour mieux désobéir, et s’organiser une liberté à l’intérieur du système. Une façon d’inciter à la tricherie. Or, nous dit Hannah Arendt “son indépendance, à l’égard des choses telles qu’elles sont ou telles qu’elles sont advenues, constitue l’essence même de sa liberté”.

“A QUOI CROIRE ?”

Comment, dans ces conditions, redevenir sujet libre et pensant ? De deux choses l’une, soit le salarié se reconstitue un sens qui lui est propre (sa seule liberté possible), soit c’est la force du collectif qui prend le relais pour redonner au corps social sa pleine existence.

D’où l’importance de réintroduire les fonctions du dialogue pour débattre à plusieurs des dispositions prises par l’entreprise et qui visent un groupe de salariés. Et pourquoi ne pas organiser un contre-pouvoir sur la Toile à l’instar des associations de consommateurs ou inciter a une “class action” des salariés ? “A quoi croire ? Non pas à soi, mais à nous, défend Hannah Arendt. A la possibilité de vivre ensemble dans un esprit de communauté. A la citoyenneté morale. A l’idée de raison.”

Pour cette philosophe, qui a laissé une oeuvre majeure, Les origines du totalitarisme (1951), sortie de l’ombre en France dans les années 1970, le pouvoir est l’expression d’une initiative à plusieurs et non pas l’exercice d’une domination.

Sa pensée nous exhorte à soigner l’amertume personnelle pour défendre l’intérêt commun : du côté des manageurs, à ne pas cautionner ces absurdités, comme de celui des employés à résister à des actes dénués de sens.

Si la pensée n’est pas une garantie de bonté, nous dit Hannah Arendt, l’activité pensante – conçue comme pluralité, c’est-à-dire dialogue – reste le seul fondement de la conscience morale. S’attacher à réfléchir à notre propre destin et exercer notre devoir de liberté est ce qu’il nous reste de plus salutaire face aux dérapages.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/06/24/comment-ne-pas-etre-un-employe-objet_3435473_3234.html

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