Manifestation de soutien à Morsi, le 3 novembre au Caire

> Entretien avec Gilbert Achcar conduit par la revue Akhbar El Adab au Caire

http://alencontre.org/laune/egypte-le-danger-du-balancement-constant-des-progressistes-entre-lordre-ancien-et-les-freres.html

> Question: En Egypte, il y a en ce moment un débat autour de ce qui s’est passé le 30 juin 2013. S’agit-il d’une révolution ou d’un coup d’Etat? Quelle est votre analyse?

> Gilbert Achcar: Je pense que le débat révolution ou coup d’Etat est un faux débat parce que cela impliquerait une contradiction radicale entre les deux termes. Or, ce n’était pas le cas à l’époque. Il y a eu une conjonction circonstancielle d’éléments.

> Selon moi, le 30 juin a vu l’explosion d’une colère radicale des masses contre les agissements des Frères pendant la présidence Morsi qui traduisait un mouvement démocratique radical dans la foulée des grands soulèvements régionaux initiés début 2011. Les signatures rassemblées par les jeunes de Tamarrod, l’appel à manifester le 30 juin pour exiger de nouvelles élections présidentielles, tout cela relève d’une démocratie qui n’a rien à voir avec la démocratie formelle existant partout selon laquelle la volonté populaire ne s’exerce que par un vote, un seul jour tous les quatre ou cinq ans, suivant les pays. La démocratie réelle doit obligatoirement prévoir la révocation des élu·e·s et leur remplacement. Sinon, l’élu – et c’est ce qui se passe actuellement dans tous les pays du monde – est libre d’agir comme il l’entend et cela même s’il trahit toutes les promesses faites lors de son élection. De ce point de vue, le 30 juin marque une nouvelle étape de la révolution égyptienne ainsi que son approfondissement.

> Le problème ne se limite pourtant pas à cela dans la mesure où se sont mêlés des éléments divers qui sont descendus dans la rue. Il y avait ceux qui ont manifesté pour crier leur colère contre leurs conditions de vie, contre la situation économique et sociale, mais aussi ceux qui ont manifesté pour un retour à l’ordre ancien et qu’on a appelés les foulouls [les partisans de l’ancien pouvoir] tout en sachant que cette expression n’est pas précise car «l’Etat profond» n’a jamais été écarté du pouvoir.

> Ceux qui ont cru que la mise à l’écart de Tantaoui [président du Conseil suprême des Forces armées, CSFA, février 2011 à août 2012] et de Sami Hafez Annan [vice-président du CSFA] avec la nomination de Sissi [actuel ministre de la Défense et «patron» du gouvernement] relève de la révolution pré-Morsi réalisant la domination d’un pouvoir civil sur l’institution militaire se bercent d’illusions, comme j’ai pu le démontrer dans mon livre [Le Peuple veut, Acte Sud]

> Ceci dit, nous avons vu en janvier-février 2011 les illusions populaires à propos de l’armée, d’où la désignation de ce qui s’est passé comme un coup d’Etat d’un point de vue pratique. De la même façon que le 11 février 2011 était un coup d’Etat militaire qui a conduit le CSFA à confisquer le pouvoir. Cette fois-ci l’armée a procédé à un coup d’Etat mais, ayant tiré profit de l’expérience précédente, elle a préféré mettre en avant des civils tout en sachant que l’homme fort du régime égyptien actuel n’est ni Hazem El Beblawi [premier ministre depuis le 9 juillet 2013], ni Adly Mansour [président par intérim], mais Abdel Fattah Al-Sissi.

> Comment voyez-vous la situation actuelle quatre mois après le 30 juin?

> La situation actuelle est celle d’une transition qui se caractérise par une très grande instabilité grosse de contradictions. Apparemment, nous sommes en présence de deux camps: le camp du 30 juin et celui des Frères. En réalité, le camp du 30 juin est hétéroclite, exactement de la même façon que le mouvement de janvier-février 2011 qui a rassemblé des Frères, des nassériens, des libéraux, la gauche ainsi que de nombreux non encartés. L’opposition à Moubarak et la volonté de s’en défaire étaient le seul point d’accord. En dehors de cela, rien ne les rassemblait et c’est ce qu’on a pu voir par la suite lorsque les Frères et les salafistes se sont alliés à l’armée pour le référendum de mars 2011 [amendements à la Constitution] contre l’opposition de gauche et l’opposition libérale.

> Cependant les modes d’action des Frères, leur volonté d’exercer seuls le pouvoir ainsi que de «frériser» le pays ont conduit à un changement dans la configuration des alliances. Après février 2011 nous avions trois forces principales qui étaient l’armée, les Frères ainsi que l’opposition de gauche et libérale dans toutes ses variantes. La troisième force a intensifié son combat contre les Frères, mais n’ayant pas la force organisationnelle autonome lui permettant de se débarrasser de Morsi elle a dû compter sur l’armée pour le faire.

> Aujourd’hui, nous assistons à l’exacerbation des contradictions à l’intérieur de ce camp. Nous voyons par exemple les contradictions s’approfondir entre les jeunes du courant populaire avec le projet politique de voir Hamdeen Sabbahi comme candidat aux présidentielles et ceux qui soutiennent la direction des Forces armées et leur propagande effrénée en faveur d’une candidature Sissi.

> Le problème est qu’une large fraction des libéraux, des nassériens, des gens de gauche croit naïvement que l’armée n’a agi que pour accomplir la volonté du peuple et que les militaires n’ont aucune envie d’exercer le pouvoir. Ceux-là voient l’armée comme ils veulent qu’elle soit et pas comme elle est réellement.

> Nous assistons à une propagande énorme autour du rôle du général Sissi, on le compare à Nasser, on l’engage à se présenter comme candidat aux présidentielles. Est-ce que vous y voyez une issue à la situation actuelle?

Le général Sissi se présentera-t-il à la présidentielle?

> Nous ne savons toujours pas si le ministre de la Défense se présentera aux élections présidentielles ou s’il préférera garder un poste moins exposé en restant à la tête de l’institution militaire, ce qui en ferait l’homme le plus puissant du pouvoir sans avoir à se mêler des affaires économiques et sociales. Le culte de la personnalité autour du général Sissi disparaîtrait s’il s’emparait de la présidence de la République, car nous ne sommes ni en 1952 ni en 1954. Nasser avait su gagner une popularité énorme en raison de grandes avancées en matière économique, sociale et nationale obtenues par les nationalisations, les grands projets, l’éducation, la santé, etc. Il est vrai que cela s’est fait dans le cadre d’une dictature militaire, mais il ne fait aucun doute que cette dictature avait des traits progressistes par beaucoup d’aspects et c’est ce qui explique la popularité de Nasser.

> De nos jours cela ne peut en aucun cas se renouveler car l’institution militaire aujourd’hui est la garante des politiques économiques néolibérales depuis des dizaines d’années avec l’appui de l’Arabie saoudite et des Emirats pour financer le pays. En conséquence, elle conduit des politiques qui ne peuvent régler la crise sociale et économique que traverse l’Egypte. Cette position ne peut lui valoir une popularité à long terme, ce que nous voyons aujourd’hui est un sentiment très superficiel et artificiel qui disparaîtra rapidement à l’épreuve du pouvoir.

> Comment voyez-vous le projet des militaires? En d’autres termes ne peuvent-ils pas faire advenir un régime différent de celui de Moubarak?

> Impossible et cela pour une raison simple, c’est la grande différence entre la révolution de 1952 et la situation actuelle, toute comparaison entre les deux est débile. Ceux qui ont mené la révolution de 1952 étaient de jeunes officiers subalternes qui se sont adjoint le général Naguib comme représentant des officiers de premier rang. Malgré leurs orientations politiques diverses – puisqu’on retrouvait chez les Officiers libres toute la palette des opposants à la royauté, depuis les islamistes jusqu’aux communistes – leurs objectifs exprimés par Nasser s’appuyaient sur un projet de changement radical, un projet nationaliste en premier lieu, ce qui a conduit à contrecarrer les intérêts des grandes puissances comme la Grande-Bretagne, la France, les Etats-Unis et bien entendu Israël. Cela dans un monde bipolaire avec la présence de l’Union soviétique à laquelle Nasser a pu s’adosser et a même imité dans plusieurs domaines. Nous étions donc devant des officiers de second rang qui voulaient servir leur patrie et leur peuple sans qu’on puisse douter de leur sincérité. Cette expérience s’est enracinée dans les années 50 jusqu’à la Charte du début des années 60 dans laquelle s’est concrétisé le projet nassérien.

> Aujourd’hui où en sommes-nous? Nous ne sommes pas devant un mouvement d’officiers subalternes prenant la direction de l’institution, mais du général Sissi et de la direction actuelle de l’armée qui était l’un des piliers essentiels du régime Moubarak. Sissi n’est pas un officier de second rang de l’ère Moubarak, mais bien le chef des Services des renseignements militaires. Il s’agit d’un Etat dans l’Etat avec des activités économiques dans des secteurs n’ayant rien à voir avec les affaires militaires. En conséquence la comparaison Nasser-Sissi n’a aucun sens, ils n’ont rien de commun sinon leur appartenance à l’armée. Ceux qui ont des illusions à ce sujet risquent de les perdre aussi vite que ceux qui ont cru en Morsi. En effet, de larges fractions du peuple avaient des illusions concernant Morsi. Elles se sont envolées à une allure stupéfiante, car il a été incapable de répondre aux besoins des masses: besoins économiques et sociaux puis besoins nationaux et politiques.

> Nous assistons à un affaiblissement du mouvement des masses à l’exception des manifestations des Frères et il apparaît que la répression étatique revient en force. Voyez-vous cela de la même façon?

> J’affirme que la situation ne se stabilisera pas parce que la crise économique et sociale en Egypte est importante et profonde, ce qui nous renvoie à la question essentielle: pourquoi a-t-on assisté à des explosions sociales dans la région? C’est que l’ampleur de la misère est indescriptible et que le déclencheur de la révolte arabe, ou plutôt ce que j’appelle la vague révolutionnaire de longue portée, s’enracine dans ces causes économiques et sociales. Il n’y a aucune possibilité de développement économique, d’où l’extension du chômage à une large échelle et plus particulièrement celui des jeunes. Cette situation n’a pas trouvé de solution mais au contraire, s’aggrave de jour en jour. La raison principale de cet arrêt de la croissance est l’abandon des gouvernements – en raison de leur orientation néolibérale – au secteur privé qui n’est absolument pas prêt à soutenir le développement économique. Dans les années 50, constatant que le secteur privé ne voulait pas accomplir cette tâche, Nasser a fait en sorte que ce soit l’Etat qui l’accomplisse. Peut-on imaginer que les autorités militaires actuelles aient un tel programme? Celui qui l’envisage se berce d’illusions.

> Si nous revenons à l’autre camp, celui des Frères, nous avons cru dans les premiers temps que nous assistions au début de la fin de l’islam politique, mais il semble qu’ils soient revenus encore une fois à leur posture de victimes. Qu’en pensez-vous?

> Les agissements des militaires contre la révolution populaire ont permis aux Frères d’apparaître comme les représentants de la révolution de janvier. Ils se sont emparés du drapeau de la démocratie, le problème étant que la violence qu’ils ont subie leur a permis de jouer sur ce tableau. Dans les faits, il est cependant apparu que les Frères étaient d’un aveuglement politique surprenant. Ils n’ont pas essayé durant l’ère Morsi de construire une large coalition nationale, sachant que Morsi n’a été élu qu’au deuxième tour par des électeurs qui n’ont voté pour lui que parce qu’ils ne voulaient pas d’un retour à l’ancien régime.

> Les Frères ont agi d’une façon complètement isolée, sans tenir compte de quiconque, croyant que leur heure était venue et que Dieu y veillerait; ce qui les a éloignés de tous, y compris des salafistes. La direction actuelle des Frères représentant le courant intégriste de la Confrérie a fait la preuve exemplaire de sa bêtise politique. Celle-ci n’avait pas un degré suffisant de lucidité politique pour apprécier l’ampleur des manifestations du 30 juin. Lorsqu’en France les manifestations de mai 68 se sont déclenchées contre de Gaulle – personnage historique sans commune mesure avec Morsi –, ce dernier a appelé à des élections législatives anticipées, puis à un référendum sur son projet politique. Il a perdu, d’où sa démission du poste de président.

> Ce type de propositions aurait permis à la confrérie de sortir de l’impasse, mais Morsi s’est accroché à la présidence en arguant de sa légitimité. Une fois destitué, il est apparu clairement que la conjonction des forces armées avec un mouvement populaire puissant était bien plus forte que les Frères. Malgré cela ils se sont obstinés dans leur bêtise et leur aveuglement politique en appelant à la poursuite de manifestations ridicules – dont le seul résultat a été d’augmenter le nombre de victimes – réclamant le retour de Morsi au lieu de s’emparer des propositions de médiation américaines et européennes.

> Quel est l’avenir des Frères à court terme?

> Tout pouvoir en Egypte, qui n’aurait pas un programme de changement social et économique, qui reproduirait la politique suivie au temps de Moubarak et poursuivie par Morsi et qui s’appuierait sur le royaume saoudien et les Etats-Unis échouera tôt ou tard et aura à affronter la colère des masses. A ce moment-là les Frères essaieront d’en tirer profit et je pense que c’est ce qu’ils envisagent.

> La rue les croira-t-elle à nouveau?

> C’est possible naturellement dans la mesure où le discours des Frères s’appuiera sur l’argument qu’on ne leur a pas laissé le temps d’appliquer leur projet de refondation, qu’on leur a semé des embûches et démis leur président après seulement un an, etc. C’est un discours qui peut paraître convaincant dans une situation de colère populaire contre le pouvoir actuel et si aucune force d’opposition différente représentant les aspirations progressistes des masses n’émerge sur la scène politique. C’est la seule explication logique que je vois à leur attitude présente sinon elle n’a aucun sens.

> Croyez-vous à la possibilité du recours par les Frères à la lutte armée et que le scénario syrien se reproduise en Egypte?

> Je ne crois pas. Ce scénario est très éloigné de l’Egypte parce que la formation de l’Etat syrien est complètement différente. Pour s’approcher de cette formation imaginez que le président de la République égyptienne soit chrétien ainsi que les profiteurs et les grands capitalistes, que les trois quarts des officiers soient chrétiens, que les forces spéciales militaires, les plus importantes de l’armée, soient entièrement chrétiennes, hommes du rang et officiers, voici ce qu’est la situation en Syrie à la différence que ceux qui occupent ces postes sont alaouites et non chrétiens, sachant que la proportion d’alaouites en Syrie est à peu près la même que celle des chrétiens en Egypte.

> D’un autre côté, je ne crois pas que les Frères glisseront sur la pente d’un tel projet qui serait suicidaire à tout point de vue. Il se peut que certains milieux takfiristes [qui considèrent tout musulman ne partageant pas leur point de vue comme un apostat] s’y rallieront comme on peut le voir par exemple dans le Sinaï, mais pas les Frères en tant qu’organisation. Jusqu’à présent, aussi bien l’armée que les Frères agissent dans des limites convenues.

> Les Frères ne prendront pas les armes et l’armée ne liquidera pas la Confrérie. Les Frères resteront dans l’attente de la prochaine explosion populaire suscitée par la crise économique et sociale non réglée, conscients que ceux qui représenteront l’opposition à ce moment-là gagneront une grande popularité. C’est là qu’on peut voir un danger immédiat avec le balancement constant des progressistes entre les deux camps: celui de l’ordre ancien et celui des Frères.

> Pour sortir de cette situation, il faudrait l’émergence d’un troisième camp qui reprendrait le mot d’ordre apparu à la fin du règne du CSFA: «Ni foulouls, ni Frères… la révolution est toujours sur la place». (Traduction de l’arabe par Hoda Ahmed; publié le 10 novembre dans la revue Akhbar El Adab, au Caire)