A qui profite la colonisation de la Palestine?

CONFERENCE D’ESTI MICENMACHER

A QUI PROFITE LA COLONISATION DE LA PALESTINE ?

Le 25 novembre 2013, salle Dugommier, Marseille

Pierre Stambul (UJFP -Union juive française pour la paix) annonce à la centaine de personnes présentes qu’Esti Micenmacher, qui effectue une tournée dans toute la France, est reçue à Marseille, à l’invitation de : Palestine 13 (de l’AFPS, association France-Palestine solidarité), Génération Palestine, la LDH (Ligue des droits de l’homme), Femmes en noir, et l’UJFP.

Esti Micenmacher présente son organisation “Who profits” (qui profite de l’occupation ). Celle-ci a été créée en 2006, suite à l’appel au boycott lancé par 172 associations palestiniennes en 2005 et alors qu’un slogan, répandu en Israël, proclame : “l’argent va dans les colonies et pas dans les banlieues !”. Who profits a alors décidé d’un travail de recherche-évaluation sur l’argent qui va dans les colonies, en identifiant à qui profite ce flux financier.

Tout en projetant un power.point, intitulé : “Who profits ? The Israël occupation industry -projet de recherche sur l’implication commerciale d’entreprises israéliennes et internationales dans le contrôle des terres palestiniennes et syriennes par Israël”, Esti explique que son organisation travaille sur l’ analyse des sociétés cotées en bourse. Elle fait aussi beaucoup d’enquêtes de terrain et elle est en lien avec une association de photographes. Sa documentation est nourrie en continu. Il arrive que de temps en temps soient nécessaires des recours à la loi israélienne dite de libre accès à l’information…Who profits ouvre à tous sa base de données (en anglais), www.whoprofits.org, qui permet l’accès à une documentation sur environ 500 entreprises, tout en disposant en réalité d’informations sur un millier d’entreprises. Celles-ci sont regroupées suivant trois catégories :

-1) l’industrie de la colonisation,

-2) l’exploitation économique,

-3) le contrôle de la population, d’un grand raffinement technologique, notamment pour la surveillance du mur de séparation et les check-points. Esti donne en exemple l’entreprise HP (Hewlett Packard) qui fabrique des cartes d’identité bio-métriques, obligatoires pour les travailleurs palestiniens, et dont l’usage va être étendu.

Who profits établit des rapports détaillés, tels que “l’implication directe des banques israéliennes dans le financement de l’occupation”, “la dépendance de l’industrie vinicole”, “l’industrie pharmaceutique israélienne et multinationale”. Elle rédige également des rapports plus courts. Par exemple sur des sociétés privées spécialisées en surveillance, telle la société israélienne Hashmira qui a été rachetée par G4S, une société belge (qui a en charge les contraventions de voitures en infraction en Belgique), Tifores, impliquée dans les équipements de surveillance aux check-points et dans les prisons.

Esti signale au passage qu’Agrexco qu’on avait cru en faillite est en train d’opérer un retour dans son activité d’exportation de fruits et légumes.

Au titre de l’industrie de la colonisation , il y a lieu de signaler notamment la fabrication des clôtures ainsi que le bâtiment et les travaux publics pour les colonies. L’actuel ministre du logement, qui est lui-même un colon, grand défenseur des colonies, vient de s’opposer aux architectes israéliens refusant de travailler dans les colonies, par la publication de directives visant “tous les appels d’offres de constructions publiques”.

Il faut signaler particulièrement l’industrie des télécommunications, des téléphones portables , avec ORANGE qui a racheté Partner, entreprise de téléphones portables en Israël. Il faut savoir que la construction d’antennes sur des terres privées palestiniennes n’est souvent que le prélude à l’implantation d’une colonie. “L’antenne est d’abord posée, puis apparaissent la clôture, des soldats, une route, des caravanes, une synagogue…” et la colonie est constituée.

Esti rappelle la division en trois zones (A, B, C) de la Palestine occupée. Dans toute la zone C sur laquelle les Palestiniens n’ont aucun contrôle et qui représente la plus grande partie du territoire palestinien, ceux-ci n’ont pas le droit d’y construire des antennes et sont donc obligés d’utiliser les antennes israéliennes. Ils subissent des tarifs plus élevés que ceux pratiqués par les sociétés palestiniennes. Les fréquences sont attribuées par l’armée israélienne… Aucune taxe n’est payée à l’Autorité palestinienne. “Par le biais d’ Orange France Télécom, entreprise à caractère public, les Français participent à la colonisation !” , constate Esti.

2) Au titre de l’exploitation économique, Esti évoque le caractère “captif” du marché palestinien. Elle donne l’exemple de paquets de dattes dépassant la date de péremption. Elle rappelle que la Palestine occupée n’a pas d’ accès autonome, ni à l’importation, ni à l’exportation.

VEOLIA (une multinationale en partie à capitaux publics français) concentre plusieurs cas d’exploitation économique. Sur le power.point, apparaît la photographie du site d’une ancienne carrière transformée en lieu de décharge de déchets par Véolia services environnement : la décharge de Tovlan, dans la vallée du Jourdain. Veolia Transdev qui opère dans les transports publics est impliquée dans le tramway conçu pour relier la ville de Jérusalem aux “colonies illégales” qui l’entourent, ce qui a une importante signification politique, en représentant une légitimation de la colonisation. Véolia Transdev possède 80 % de la société Connex Jérusalem, spécialisée dans les trains. Esti évoque les campagnes civiles qui s’élèvent contre Véolia partout dans le monde, en Amérique latine, dans les pays scandinaves… Copenhague, Stockholm font désormais partie des villes “Véolia free”. Le fonds de retraites des enseignants publics, le plus important des Etats-Unis, se désinvestit de Véolia.

Presque toutes les campagnes civiles d’actions contre Véolia ou HP via Matrix utilisent les données recueillies par Who profits.

Maxime Guimberteau prend la parole, au nom de La plateforme des ONG françaises pour la Palestine (39 associations dont 26 sont membres signataires et 13 membres observateurs). La campagne en cours pour l’étiquetage différencié des produits des colonies est la raison pour laquelle Esti a été invitée à venir en France. Actuellement, tout est mélangé et on ignore souvent que par exemple 80 % des avocats d’Israël sont en réalité cultivés dans les colonies. L’Union européenne importe 15 fois plus des colonies que de la Palestine. L’objectif de la campagne est d’obtenir l’étiquetage différencié pour ensuite arriver à faire interdire les produits en provenance des colonies. Le Royaume uni est le 1er pays à avoir mis en place l’étiquetage différencié, suivi par le Danemark.

Deux leviers sont utilisés : l’action militante et l’action parlementaire.

L’étiquetage différencié est à l’agenda de l’Union Européenne qui reconnaît et condamne la colonisation. Le risque d’un recul de l’UE est cependant possible, car l’UE vient déjà de reculer sur la question des aides financières.

Esti Micenmacher souligne que Le Plan Horizon 2020 de l’Europe, pour la coopération scientifique et technologique, inclut Israël, seul pays non-européen à bénéficier de cette situation privilégiée. En juillet dernier, une ligne directrice a été définie à l’UE pour que cette coopération ne s’exerce pas dans les colonies. Mais Israël refuse de signer un texte avec la mention “territoires occupés”, redoutant que que celle-ci puisse aider ultérieurement à déterminer ses frontières.

Maxime Guimberteau précise que la crainte du recul sur l’étiquetage différencié est basée sur l’attitude du gouvernement français -et du ministre Fabius, en particulier. Mais une pression parlementaire se manifeste, car 40 députés (en majorité au parti socialiste) viennent d’interpeller Fabius en faveur de l’étiquetage différencié.

Un film sur SODASTREAM, de quelques minutes, est projeté. Cette société israélienne qui fabrique des machines “à faire des bulles” (pour confectionner des sodas ou de l’eau gazeuse) a son usine principale implantée dans la colonie de Maala Adoumime. Le film est une interview du PDG, américain, qui vante le travail des Israéliens et des Palestiniens, “comme des frères”, “en famille”. Un film de propagande qui laisse supposer que Sodastream offre “une vie de rêve” aux travailleurs palestiniens. La société affiche tout de même le projet d’aller s’installer dans le Néguev.

Esti Micenmacher revient sur la situation privilégiée des colonies. Elles sont défiscalisées et touchent de nombreuses aides de l’Etat, quel que soit le gouvernement. Les colonies ont en effet été encouragées et favorisées par tous les gouvernements israéliens , de droite comme de gauche. Elles bénéficient d’un système routier bien meilleur que celui existant à l’intérieur même d’Israël.

Esti présente le cas de la colonie de Barkan, desservie par un système autoroutier très performant. Cependant, il faut souligner que Multilock, une entreprise suédoise de fabrication de clefs, a changé de site pour s’implanter à Assabloye. Une entreprise israélienne, Bagel, rachetée par la multinationale hollandaise Unilever, a finalement aussi quitté Barkan. De même, la société Heineken, qui a été productrice de vin à Barkan.

A propos du vin israélien, Esti rappelle que ses appellations sont organisées sur la base du type de cépage (aramon, cabernet, etc) et non pas sur l’origine territoriale. Ainsi, les raisins achetés aux colons sont mélangés à la production israélienne et il est très difficile de connaître la provenance exacte de la production. On sait en tous cas que plus d’une trentaine de caves se trouvent dans les territoires occupés. Il en va de même pour l’huile d’olive.

20 ans après les accords d’Oslo, Esti insiste sur la suite la plus importante et trop souvent méconnue de ces accords : le protocole de Paris, établi en 1994, qui organise la main-mise économique d’Israël sur les territoires. Tout est décidé par Israël. Ce protocole a des répercussions énormes sur l’économie palestinienne. Il faut réclamer son abrogation, dans l’intérêt et pour le bien des Palestiniens.

DISCUSSION

– Un intervenant signale que la société G4S, basée en Belgique, dont il a été question précédemment, va être chargée, à partir de 2014, de la sécurité du pèlerinage à La Mecque… Il indique également qu’en 2011 un rapport a estimé à 32 millards de dollars la perte annuelle pour l’économie palestinienne du fait de la main-mise israélienne, soit 10 fois plus que le budget national palestinien. Il s’interroge sur l’identité de Who profits et ses relations avec les organisations BDS qui ont leurs propres bases de données.

Esti Micenmacher répond que Who profits, principalement outil de recherche sur la colonisation, collabore avec le BNC, l’organisation palestinienne qui a appelé au boycott, en 2005. Who profits est notamment très impliquée dans la campagne “Véolia free”, qui répond au S de BDS -B (boycott)D (désinvestissement) S(sanction)- , par son aspect de sanction économique envers Véolia. Who profits est en quelque sorte une forme de réponse, parmi d’autres, à l’appel palestinien au BDS. Elle fait savoir qu’une loi israélienne, promulguée il y a deux ans, prévoit que chaque personne appelant au boycott est passible de poursuites judiciaires.

-Pierre Stambul expose les positions diverses au sein de la plateforme des ONG françaises pour la Palestine, quant au BDS. Ainsi, l’UJFP et Génération Palestine adhèrent à BDS France. D’autres entendent limiter le boycott aux seuls produits des colonies.

Esti Micenmacher précise qu’elle est israélienne, qu’elle a milité dans une organisation israélo-palestinienne, avant d’adhérer à Who profits. Elle estime que l’appel palestinien au BDS a été un appel à l’international. Qu’on adhère ou non à cet appel, celui-ci est, à ses yeux, un appel qui a le mérite d’inclure et non de diviser.

-A la demande d’un intervenant, Esti Micenmacher précise que les recherches de Who profits ne portent pas seulement sur les colonies. Ainsi, la recherche sur Teva montre à quel point cette entreprise pharmaceutique domine les territoires occupés, sans avoir aucune implantation dans les colonies. Et cela, sur la base du Protocole de Paris de 1994.

-Une intervenante informe que Véolia-Transdev est à 50 % aux mains de l’établissement public français qu’est la CDC (caisse des dépôts et consignations).

Esti précise aussi que Dexia (dont la faillite retentissante a fait la une des journaux), ancienne banque des collectivités locales françaises (voir L’ex crédit local), lorsqu’elle a été privatisée, a acheté une banque israélienne travaillant avec les colonies. Dexia a depuis été rachetée par des capitaux belges.

-Une intervenante souhaite attirer l’attention du public sur le politique, à trois niveaux :

1) La ville de Marseille est jumelée avec Haïfa où le maire de Marseille s’est déjà rendu une dizaine de fois et avec Khan Younis où le maire n’a jamais mis les pieds. Khan Younis n’est qu’un pseudo-jumelage !

2) le niveau départemental, avec Guérini, n’est guère différent. Le deux poids deux mesures y est également en vigueur.

3) Au niveau régional, la politique est tout aussi déséquilibrée. L e président de la région PACA a été sollicité, par le biais de son entourage, pour recevoir Esti Micenmacher. Seul a suivi un lâche silence et “nous avons compris que nous n’aurions pas de réponse à notre demande”.

L’intervenante rapporte aussi la réponse d’un maire d’arrondissement de Marseille à qui un soutien avait été demandé en faveur des droits des Palestiniens. Réponse : “Qu’est ce que ça va m’apporter ? “. Cela se passe de commentaires, même si on aurait pu répondre “la dignité” ! Elle rappelle que Hollande n’a pas hésité à se prosterner devant Netanyaou et “la démocratie israélienne”. “Une honte pour la République” ! et pour la France qui devrait regarder son propre colonialisme, sa guerre d’Algérie…

L’intervenante tient à saluer l’action de Who profits, qui est une source d’informations très précieuse. A propos de Sodastream, il faut dire que tous les jours celle-ci offre un lot dans les émissions de jeux à la télévision…

-Une intervenante, maire adjointe pour le 14ème arrondissement de Marseille et conseillère à la communauté urbaine, entend apporter un bémol à l’intervention précédente. Certains élus mènent des actions. Elle-même a plaidé pour un jumelage avec Gaza, avant que son micro soit coupé…Elle a fait un voyage de 18 jours dans les territoires, car “le conflit israélo-palestien est un conflit qui me touche en tant que citoyenne et en tant qu’élue”.

Pierre Stambul constate que le président de la Région, Michel Vauzelle, a superbement ignoré la visite d’Esti Micenmacher, cet après-midi, au conseil régional…où elle a été reçue par deux élus du Front de Gauche : Gérard Piel et Jean-Claude Coppola, deux élus “verts”, auxquels s’était joint le principal responsable de la CGT.

-Un intervenant soumet à la réflexion “une position radicale”, en référence à l’analyse juridique de l’avocat Gilles Devers, amenant à s’interroger sur la légalité même de l’Etat d’Israël. Il faut mettre en tous cas l’Etat d’Israël devant sa responsabilité.

Esti Micenmacher comprend cette attitude qu’il lui est cependant difficile de partager. Elle aspire surtout à une société “désionisée”, à l’arrêt de la colonisation, à un traitement égalitaire de tous les citoyens d’Israël. Elle serait ravie qu’il n’existe qu’un seul Etat, car l’Etat n’est pas une forme d’organisation forcément idéale.

-Un intervenant dénonce les astuces utilisées pour masquer la provenance des produits. Rien de plus facile que de changer l’étiquetage. Ainsi, il a constaté aux Pays-Bas que le basilic palestinien qu’ il reconnaît entre mille était étiqueté comme un produit des Pays-Bas !

Maxime Guimberteau précise que, en Grande-Bretagne, les grandes enseignes de la distribution ont demandé d’où viennent exactement les produits. Si l’Etat français ne sait pas, les grandes enseignes comme Carrefour le savent très bien, même s’il y a eu transformation. En Suisse, la chaîne de distribution Migros fait désormais la distinction entre les produits venant d’Israël et ceux des colonies.

Compte-rendu de Nicole Amphoux (Palestine 13),

avec la participation de Pierre Stambul (UJFP)

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