«Il faut protéger le peuple Rom»

«Il faut protéger le peuple Rom». C’est le titre d’un article paru en février 2002, dans le journal Le Monde, et signé par cinq personnes : Georges Yoram Federmann, psychiatre; Pierre Mertens, écrivain; Véronique Nahoum Grappe, sociologue; Jean-Marc Turine, producteur radio et Pierre Vidal-Naquet, historien. 

Ce texte a plus de dix ans, mais la situation inhumaine qu’il décrit n’a pas évolué d’un pouce, au contraire : en France, les Roms continuent d’être traités comme des «citoyens de second ordre», pour reprendre les mots du porte-parole des Roms de Zamoly, en Hongrie. Nous sommes quelques uns à lutter pour empêcher les discriminations de continuer, mais l’acharnement des différents ministres de l’Intérieur, la mauvaise volonté des élus locaux et de leurs administrations parvient finalement à aggraver la situation sanitaire et humaine de ces familles.

La lutte sur le terrain, menée par une centaine de collectifs et d’individus, solidaires avec les Rom de leur commune, de leur quartier, ne peut remporter que de fragiles victoires, quelques mois d’un répit forcément précaire quand, face à ces collectifs, se dresse l’aveuglement d’un Etat qui continue, obstinément et à travers les gouvernements successifs, de diriger une politique anti-tsigane qui sur le plan électoral, malheureusement, semble toujours payante.

Mais l’histoire que raconte cet article est aussi millénaire. Elle continue dans l’Europe d’aujourd’hui,  et j’ai l’impression qu’elle nous annonce le pire : ni plus ni moins que la possibilité d’un autre génocide, dans l’Europe du XXIe siècle que nous avons décidé d’habiter.

Voici le texte de cet article, puisqu’il n’est consultable que pour les abonnés au Monde :

«Il faut protéger le peuple Rom

En juillet 2000, un groupe de 52 personnes, Tsiganes en provenance de Zamoly (Hongrie), est arrivé à Strasbourg. C’est une historienne, Katy Katz, Israélienne d’origine hongroise, qui leur a payé le voyage en car de Zamoly à Strasbourg. Michel Warchawsky, Israélien militant pour la paix, a averti quelques-uns de ses amis strasbourgeois de leur arrivée. Ces Tsiganes hongrois sont arrivés avec un dossier juridique “en béton” qu’ils ont déposé à l’Office de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) avant de demander l’asile à la France. Après des mois de procédures et d’examens, leur demande a été jugée recevable. La Hongrie a bien sûr exercé des pressions pour empêcher une telle décision, craignant qu’elle ne retarde l’entrée du pays dans l’Union européenne. Josef Krasznai est le porte-parole des Roms de Zamoly et le président de l’Organisation indépendante des Roms du département de Fejér. Il n’a pas demandé l’asile parce qu’il veut poursuivre sa lutte en Hongrie, malgré les risques qu’il court et qu’il mesure, étant donnée sa détermination à défendre les droits des Roms. Il déclarait en août 2000 : « Nous avons accepté pendant des siècles le rôle de citoyens de second ordre, en nous contentant de notre situation de misère. Nous ne pouvons pas permettre ce que nos aïeux ont permis en 1944, nous n’entrerons pas dans les chambres à gaz pendant que l’hymne hongrois retentit.»

«Citoyens de second ordre», les mots sont prononcés. Des exemples ? L’espérance de vie des Tsiganes hongrois est de dix à quinze ans moindre que pour le restant de la population ; 85 % des enfants roms ne peuvent intégrer le système scolaire normal, ils sont dirigés vers des écoles d’enseignement spécial réservé aux handicapés mentaux ; le maire de Csor a déclaré en toute impunité : «Je pense qu’en ce moment les Roms de Zamoly n’ont pas leur place parmi les Hongrois : les animaux eux-mêmes se débarrassent de leurs parasites»; leurs maisons sont quelquefois brûlées, quelquefois rasées. Pour la première fois, en 2000, des intellectuels hongrois ont publié un texte par lequel ils exigeaient que les minorités disposent des mêmes droits que tout citoyen et que les agressions physiques et morales ne restent pas impunies. En Roumanie, en Slovaquie, en Tchéquie la situation semble pareille. Il fallait ce très bref récapitulatif pour en arriver à ce que subissent en France les Tsiganes roumains, qui sont obligés de vivre dans des campements (des sous-bidonvilles, si l’expression est plus explicite) indescriptibles de délabrement, de misère. A côté de Paris, à Choisy-le-Roi, Achères, Lieussaint-Moissy, Argenteuil (et en d’autres lieux), des hommes, des femmes, des enfants survivent. Quel autre mot utiliser, quand, par exemple à Achères, plus de 80 personnes ne disposent que d’un seul point d’eau alimenté par un tuyau d’arrosage (comment fait-on quand la température tombe sous zéro ?) Quand, dans ce même campement, l’électricité est absente et que des personnes, aujourd’hui en France, en 2002, des femmes, des hommes et des enfants doivent faire leurs besoins naturels dans la forêt à côté du campement ? Quand les ordures ménagères ne sont pas enlevées et quand des conteneurs débordant de détritus ne sont pas remplacés ? Combien sont-ils autour de  la “Ville-lumière” à préférer cette situation sans espoir plutôt que d’envisager un retour dans leur pays d’origine où, tous en témoignent, la situation est pire ? Environ 1 500 ? Pouvons-nous ne pas dire notre indignation devant le spectacle de personnes reléguées au rang de bétail ? (à la SPA, chiens, chats, perroquets et poissons rouges sont mieux accueillis !) L’Europe et la France, en particulier, vont-elles encore longtemps fermer les yeux, ignorer le sort indigne – voire inhumain – réservé avant-hier, hier comme aujourd’hui au peuple rom ? Il faut redire que le génocide des Tsiganes par les nazis n’est pas reconnu par les pays de l’Union européenne, sauf par l’Allemagne depuis 1991. Combien de victimes ? 300 000 ? Plus ?

En langue romani, Samudaripen signifie «génocide». Un mot à introduire dans notre langue comme le mot Shoah. En outre, la France contrevient à ses propres lois lorsqu’elle n’empêche pas un maire ou un directeur d’école de refuser (quasi systématiquement) l’accès à un cursus scolaire normal pour les enfants roms. En octobre 1999, le gouvernement belge a expulsé 74 personnes tsiganes d’origine slovaque. Cette mesure a été qualifiée de «rafle organisée» par ceux qui s’opposaient à cette politique : les adultes avaient été invités à se rendre à la maison communale sous le prétexte de les aider à régulariser leurs situations, pendant que la police allait chercher les enfants dans les écoles. C’était la première fois qu’un pays européen procédait à une expulsion massive. Dans l’avion, des gendarmes ont eu la subtile initiative d’inscrire à l’encre noire indélébile un numéro sur l’avant-bras gauche de chacune des personnes, y compris les enfants. Des sanctions contre les responsables d’un tel comportement crapuleux ? Aucune. Les protestations, hélas, n’ont guère dépassé les frontières du pays. La Belgique a d’ailleurs été condamnée, ce 5 février, par la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. La question tsigane est plus que jamais européenne avec l’élargissement de l’Union. Il y a urgence. La négligence des gouvernements européens est criminelle à l’égard d’un peuple qui risque de disparaître d’une mort lente et silencieuse. La Commission européenne et les gouvernements, sous peine de se discréditer, de trahir la charte fondamentale, de retrouver un silence coupable digne des années noires du siècle dernier, se doivent d’intervenir auprès des gouvernements hongrois, roumain, tchèque et slovaque pour exiger une politique démocratique digne de ce nom. En 1943, dans le ghetto de Lodz, Reïzel Zychlinsky écrivait :

« Et les cieux étaient nus et vides

Tous les cieux

Dieu avait caché sa face.» 

Soixante ans plus tard, pour les Roms d’Europe, les cieux sont toujours nus et vides. Le temps est peut-être venu pour les communautés juives d’Europe de se souvenir publiquement qu’à Treblinka, Chelmno, Birkenau, Majdanek, dans les ghettos de Varsovie ou de Lodz et dans d’autres camps en Hongrie, en Serbie, en Autriche ou en Allemagne les Roms ont subi une entreprise d’extermination comparable à celle menée contre les juifs. Il faut protéger le peuple rom, lui accorder une citoyenneté européenne, lui donner un statut, une réelle identité.

Georges Yoram Federmann est psychiatre, responsable du comité d’accueil des roms de Zamoly à Strasbourg. Pierre Mertens est écrivain. Véronique Nahoum Grappe est sociologue (EHESS). Jean-Marc Turine est producteur à France-Culture. Pierre Vidal-Naquet est historien»

Droits de reproduction et de diffusion réservés pour le texte © Le Monde 2002

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1 Commentaire

  1. Federmann Georges Yoram Federmann Georges Yoram
    18 janvier 2014    

    Je me souviens qu’en arrivant à l’ Auberge du Rhin à Strasbourg ,en juillet 2000, à l’instigation des israéliens Kathy KATZ et Michel Warschawski,les Roms de ZAMOLY nous ont demandé à quelle heure partait le bateau pour le …CANADA.
    Nous avions dégotté un improbable interprète,Michel Bombola, ,alors que les rescapés de la Shoah hongrois ne voulaient pas traduire.
    Il est tjs en vie .
    Une partie des 52 Roms de ZAMOLY st tjs là.

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