“Brève histoire du néolibéralisme” de David Harvey

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David Harvey, Brève histoire du néolibéralisme, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2014, 320 pages, 20 €.

Après la publication de la Géographie de la domination (2008), du Nouvel Impérialisme (2010), et de Paris, capitale de la modernité (2011), les Prairies ordinaires poursuivent leur entreprise de traduction des oeuvres du géographe marxiste David Harvey avec sa Brève histoire du néolibéralisme (2014). Alors que la plupart des ouvrages traitant du néolibéralisme accordent une très grande importance à l’histoire intellectuelle et théorique de ce courant de pensée, David Harvey, au contraire, se concentre surtout sur le fonctionnement concret du néolibéralisme (lequel est bien souvent en contradiction avec les théories professées). Par ailleurs, l’intérêt de l’ouvrage tient au fait que son analyse n’est pas centrée sur les seuls Etats-Unis et Grand-Bretagne, mais analyse également la spécificité de la mise en place et de la pratique du néolibéralisme dans les différents pays (il consacre ainsi un chapitre entier à la Chine, et aborde aussi la situation de pays comme le Mexique, la Suède ou la Corée du Sud). Contretemps publie ici le chapitre 3 de l’ouvrage qui analyse la place de l’Etat dans le néolibéralisme.

David Harvey n’est cependant pas un inconnu pour les lecteurs de Contretemps. Vous pourrez ainsi compléter votre lecture de l’ouvrage par l’entretien que David Harvey nous a accordé, sur “le néolibéralisme comme projet de classe” (http://www.contretemps.eu/interviews/n%C3%A9olib%C3%A9ralisme-comme-projet-classe-entretien-david-harvey), ainsi que par un article paru sous le titre “S’organiser pour la transition anticapitaliste”(http://www.contretemps.eu/archives/sorganiser-transition-anticapitaliste). Nous avons également publié une présentation de David Harvey par Razmig Keucheyan (http://www.contretemps.eu/lectures/david-harvey-retour-marxisme).

3 – L’État néolibéral

Le rôle de l’État dans la théorie néolibérale est relativement facile à définir. En pratique toutefois, la néolibéralisation s’est sensiblement écartée du modèle fourni par la théorie. L’évolution quelque peu chaotique et le développement géographiquement inégal des institutions, des pouvoirs et des fonctions étatiques au cours des 30 dernières années suggèrent en outre que l’État néolibéral pourrait bien être une forme politique instable et contradictoire.

L’État néolibéral en théorie

En théorie, l’État néolibéral devrait promouvoir de solides droits de propriété privée, le règne du droit et les institutions du libre marché et du libre-échange.1 Tels sont les agencements institutionnels qui apparaissent essentiels pour garantir les libertés individuelles. Le cadre légal est celui d’obligations contractuelles librement négociées entre sujets juridiques au sein du marché. Le caractère sacré des contrats et le droit individuel d’agir, de s’exprimer et de choisir librement doivent être protégés. L’État doit donc utiliser son monopole de la violence pour défendre à tout prix ces libertés. Par extension, la liberté qu’ont les entreprises et les grandes sociétés (que la loi considère comme des personnes) d’opérer à l’intérieur de ce cadre institutionnel du marché libre et du libre échange est considérée comme un bien fondamental. L’entreprise privée et l’initiative entrepreneuriale sont considérées comme les clés de l’innovation et de la création de richesse. Les droits de propriété intellectuelle sont protégés (par exemple au moyen de brevets), de manière à encourager le changement technologique. La hausse continue de la productivité devrait ensuite offrir à tous des niveaux de vie plus élevés. Partant du principe que « la marée montante soulève tous les bateaux », ou encore du concept de « ruissellement » (trickle down), la théorie néolibérale soutient que la liberté des marchés et le libre-échange sont plus à même de garantir l’élimination de la pauvreté (aussi bien dans le cadre national qu’au plan international).

Les néolibéraux sont particulièrement enclins à privatiser les actifs. Ils voient même l’absence de droits de propriété privée clairs – comme c’est le cas dans beaucoup de pays en voie de développement – comme l’une des plus grandes entraves institutionnelles au développement économique et à l’amélioration du bien-être humain. Pour eux, l’enclosure et l’attribution de droits de propriété privée constituent les meilleurs moyens de se protéger contre la prétendue « tragédie des communs » (la tendance des individus à surexploiter, de manière irresponsable, les ressources possédées en commun, comme la terre et l’eau). Les secteurs qui étaient autrefois régis ou régulés par l’État doivent être rendus à la sphère privée et dérégulés (libérés de toute ingérence étatique). La concurrence – entre individus, entre firmes, entre entités territoriales (cités, régions, nations, regroupements régionaux) – est tenue pour une vertu primordiale. Les règles fondamentales de la compétition à l’intérieur du marché doivent, bien sûr, être dûment respectées. Dans les situations où de telles règles ne sont pas clairement établies, ou dans les situations où les droits de propriété sont difficiles à définir, l’État doit utiliser son pouvoir pour imposer ou inventer des systèmes de marché (comme le marché du droit de polluer). La privatisation et la dérégulation combinées à la concurrence éliminent, selon les néolibéraux, la paperasserie bureaucratique, augmentent le rendement et la productivité, améliorent la qualité, et réduisent les coûts, à la fois directement, pour le consommateur, grâce à des marchandises et des services moins chers, et indirectement, en réduisant le poids des impôts. L’État néolibéral doit constamment chercher à se réorganiser et concevoir de nouveaux agencements institutionnels propres à améliorer sa position concurrentielle vis-à-vis des autres États sur le marché mondial.

En même temps qu’est garantie la liberté personnelle et individuelle sur le marché, chaque individu est tenu pour responsable de ses actions et de son bien-être, pour lesquels il peut avoir à rendre des comptes. Ce principe s’étend aux domaines de la protection sociale, de l’éducation, de la santé et même des retraites (le système d’assurance sociale a été privatisé au Chili et en Slovaquie, et il existe des propositions visant à faire de même aux États-Unis). Les succès et les échecs individuels sont interprétés en termes de vertus entrepreneuriales ou de faiblesses personnelles (par exemple, ne pas avoir investi suffisamment dans son propre capital humain à travers l’éducation) plutôt qu’attribués à une quelconque propriété systémique (par exemple, aux phénomènes d’exclusion de classe que l’on attribue généralement au capitalisme).

La libre circulation des capitaux entre secteurs, régions et pays est considérée comme cruciale. Toutes les entraves à cette libre circulation (comme les barrières douanières, les mesures de taxation punitive, la planification et les contrôles environnementaux, et autres obstacles locaux) doivent être levées, excepté dans les domaines cruciaux pour « l’intérêt national », quelle que soit la manière dont celui-ci est défini. L’État doit volontairement abdiquer sa souveraineté sur les mouvements de biens et de capitaux au profit du marché mondial. La concurrence internationale est vue comme un facteur de bonne santé, dans la mesure où elle améliore l’efficacité et la productivité, fait baisser les prix et jugule ainsi les tendances inflationnistes. Les États doivent donc viser et négocier collectivement la réduction des entraves au mouvement du capital à travers les frontières, ainsi que l’ouverture des marchés (à la fois pour les marchandises et pour les capitaux) aux échanges internationaux. Toutefois, la question de savoir si cela s’applique au travail en tant qu’il serait une marchandise fait l’objet de débats. Dans la mesure où tous les États doivent collaborer pour réduire les entraves aux échanges, des structures de coordination doivent être mises en place, telles que le groupe des pays capitalistes les plus développés (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie, Canada et Japon) baptisé G7 (aujourd’hui le G8 avec l’adjonction de la Russie). Des accords internationaux entre États, garantissant le droit et la liberté du commerce, comme ceux qui sont aujourd’hui intégrés dans les accords de l’OMC, sont essentiels à l’avancée du projet néolibéral à l’échelle mondiale.

Les théoriciens néolibéraux nourrissent cependant une profonde méfiance à l’égard de la démocratie. Le gouvernement de la majorité est perçu comme une menace potentielle pour les droits individuels et les libertés constitutionnelles. La démocratie apparaît comme un luxe, possible seulement dans un pays où la prospérité serait à peu près générale et la classe moyenne suffisamment puissante pour que soit assurée la stabilité politique. Les néolibéraux ont tendance à privilégier un gouvernement où siègeraient des experts et des élites. Ils ont une préférence marquée pour un gouvernement par décrets et par décisions de justice, plutôt que pour les processus décisionnels démocratiques et parlementaires. Les néolibéraux préfèrent tenir les institutions clés, comme les banques centrales, à l’abri d’éventuelles pressions démocratiques. Étant donné que la théorie néolibérale accorde une place centrale au droit et à une stricte interprétation de la constitutionnalité, il s’ensuit que les conflits et les oppositions doivent être tranchés par les tribunaux. C’est dans le système juridique que les individus doivent chercher la solution et le remède à tous les problèmes qu’ils rencontrent.

La suite: http://www.contretemps.eu/lectures/lire-extrait-brève-histoire-néolibéralisme-david-harvey

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