Lutte idéologique contre les intermittents Le Medef généralise la précarité du travail [le Monde]

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Lutte idéologique contre les intermittents

Le Medef généralise la précarité du travail

Irène Bonnaud, metteuse en scène ; Nicolas Bouchaud, comédien ; Samuel Churin, comédien, et Véronique Timsit, dramaturge, ont signé cette tribune pour la Coordination des intermittents et précaires d’Ile-de France

Le 14 mai, un accord Unedic, modifié à la marge, a été signé par les partenaires sociaux dans les mêmes conditions contestables que sa première mouture du 22 mars. Quand le chômage touche des millions de personnes, comment est-il possible que les règles de son indemnisation soient dictées dans les locaux du Medef, sans vraies négociations, sans droit de regard de la représentation nationale et des principaux concernés ?

Ces vingt-cinq dernières années, le Medef et la CFDT ont régné sur la direction de l’Unedic. Résultat : six chômeurs sur dix en France ne sont pas indemnisés. Réforme après réforme, on limite les dépenses en cessant d’indemniser une partie des allocataires. Les économies sont faites sur le dos des pauvres, priés de devenir encore plus pauvres.

L’annexe IV est vidée de son contenu : pour plus de 70 % des intérimaires, c’est une baisse de revenu qui atteindra 300 euros par mois. Autres victimes de l’accord, les ” chômeurs en activité à temps réduit “, les plus âgés, toujours les plus fragiles, dont on croit que le pouvoir de nuisance médiatique est presque nul. L’accord prévoit aussi, pour nombre de ceux qui perdront leur emploi, un différé d’indemnisation de six mois : opérant l’amalgame entre indemnités de licenciement et allocations-chômage, il les dissuadera de saisir les prud’hommes en cas de litige.

Pour les intermittents, l’accord reprend l’ensemble du texte désastreux de 2003 et l’aggrave. Le calcul de la carence, même retouché, provoquera une période de non-indemnisation pour 48 % des allocataires, alors qu’ils étaient 9 % à la subir. Ce sont toujours les nombreux exclus du régime qui paieront les Assedic des rares salariés à hauts revenus.

Au final, 400 millions d’euros d’économies sur le dos des chômeurs et des précaires. En période de crise, c’est un massacre. Pourtant, malgré les chiffres catastrophiques du chômage, le montant global des cotisations est toujours supérieur aux indemnités versées. En 2011, le solde entre cotisations et versements était positif de 4,5 milliards. Mais les 6 milliards engloutis par l’Unedic et Pôle emploi en frais de gestion ont entraîné un déficit de 1,5 milliard.

Pourquoi n’examine-t-on jamais ce coût de fonctionnement ? Combien coûtent les entreprises d’audit et de coaching censées contribuer à l’employabilité des chômeurs ? Combien de millions dépensés pour contrôler, culpabiliser, obliger les chômeurs à chercher activement des emplois qui n’existent pas ? Pourquoi l’immolation par le feu de Djamal Chaar devant une agence de Nantes le 13 février 2013 ?

La gestion paritaire de l’Unedic est devenue un système discrétionnaire où il n’est plus question de défendre les principaux concernés. Les syndicats patronaux ont refusé toute hausse des cotisations, sauf dans le secteur du spectacle, dont les employeurs ne sont pas représentés à la table des négociations. Les compagnies de théâtre et maisons de production de l’audiovisuel indépendant subiront de plein fouet cette mesure dont le gain pour le budget de l’Unedic sera négligeable.

Comment ce paritarisme à la dérive parvient-il à imposer ses coups de force sans provoquer une révolte générale ? Par des campagnes de propagande menées par des ” experts ” qui communiquent sur un pseudo-déficit et désignent un bouc émissaire, celui qui coûte trop cher. Rappelons que Michel de Virville, l’actuel rapporteur de la Cour des comptes sur l’intermittence, est un ancien cadre du Medef et ancien président de l’Unedic. Quand on sait que les 110 000 intermittents ne représentent que 3,5 % des indemnisés et 3,4 % des dépenses de l’Unedic, on voit que l’accusation est grotesque, qu’il s’agit d’un projet idéologique. Comme l’a un jour affirmé un de leurs représentants : ” L’important n’est pas que ce soit vrai, l’important, c’est que tout le monde le croit. ”

Pourquoi le Medef prend-il pour cible les intermittents, si peu nombreux, les intérimaires, si précaires ? Parce que les annexes IV, VIII et X de l’assurance-chômage faisaient partie des rares dispositifs de protection sociale pensés pour l’emploi discontinu. Aujourd’hui, 86 % des embauches se font en CDD, il y a des millions de salariés pauvres ou à temps partiel. Le Medef et ses alliés prétendent introduire des ” droits rechargeables “, mais, nous le craignons, ce dispositif encouragera la précarité au lieu de la combattre.

Nous, intermittents du spectacle, subissons des droits rechargeables depuis 2003. Ils ont fait chuter les salaires et ont créé 70 % de précarité en plus. La destruction lente du régime des intermittents et le brutal abandon du régime des intérimaires ont le même objectif : empêcher les précaires de réclamer de vrais droits sociaux en échange de l’hyperflexibilité voulue par leurs employeurs.

Les dirigeants de l’Unedic cherchent à remplacer un système mutualiste qui protège les plus fragiles par un système d’assurance individuelle capitalisée qui récompense ceux qui en ont le moins besoin. Le Medef poursuit ainsi son projet de privatisation de la protection sociale.

La Coordination des intermittents et précaires a élaboré des contre-propositions pour tous les intermittents de l’emploi. Notre slogan de 2003 : ” Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous ” est devenu une évidence. Défendre les régimes d’indemnisation qui assurent une continuité de revenu face à la discontinuité de l’emploi, c’est défendre l’ensemble des salariés.

Après le désaveu des municipales, le nouveau gouvernement est confronté à un choix historique : rester au service des stratégies néolibérales, courir après le modèle allemand du plein-emploi sous-payé, ou opter pour une autre société que celle de la pauvreté et de la précarité de masse, pour une solidarité permettant de vivre au présent et de penser le futur.

Collectif

© Le Monde

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