Eloge des syndicats, par Serge Halimi (Le Monde diplomatique)

logotyfa-1

Puisque chacun prétend se soucier de l’envol des inégalités, pourquoi cette analyse du Fonds monétaire international (FMI) est-elle passée à ce point inaperçue (1) ? En raison de ses conclusions ? Dans une étude présentée en mars dernier, deux économistes issues de ce temple du libéralisme relèvent « l’existence d’un lien entre la baisse du taux de syndicalisation et l’augmentation de la part des revenus les plus élevés dans les pays avancés durant la période 1980-2010 ». Comment expliquent-elles ce lien « En réduisant l’influence des salariés sur les décisions des entreprises », l’affaiblissement des syndicats a permis d’« augmenter la part des revenus constitués par les rémunérations de la haute direction et des actionnaires ».

Selon ces économistes du FMI, « une moitié environ » du creusement des inégalités que les libéraux préfèrent traditionnellement attribuer à des facteurs impersonnels (mondialisation, technologies, etc.) découlerait du déclin des organisations de salariés. Doit-on s’en étonner ? Quand le syndicalisme, point d’appui historique de la plupart des avancées émancipatrices, s’efface, tout se dégrade, tout se déplace. Son anémie ne peut qu’aiguiser l’appétit des détenteurs du capital. Et son absence, libérer une place qu’envahissent aussitôt l’extrême droite et l’intégrisme religieux, s’employant l’une comme l’autre à diviser des groupes sociaux dont l’intérêt serait de se montrer solidaires.

Or l’effacement du syndicalisme ne tient ni du hasard ni de la fatalité. En avril 1947, alors que l’Occident s’apprête à connaître trente ans de prospérité un peu mieux partagée, Friedrich Hayek, un penseur libéral qui a marqué son siècle, dresse déjà la feuille de route de ses amis politiques : « Si nous voulons entretenir le moindre espoir d’un retour à une économie de liberté, la question de la restriction du pouvoir syndical est une des plus importantes. » Hayek prêche alors dans le désert, mais quelques décennies plus tard, grâce à l’intervention directe — et brutale — de deux de ses admirateurs, Ronald Reagan et Margaret Thatcher, lors de conflits du travail marquants (les contrôleurs aériens américains en 1981, les mineurs britanniques en 1984-1985), le « pouvoir syndical » a rendu l’âme. Entre 1979 et 1999, le nombre annuel de grèves impliquant au moins mille salariés passe aux Etats-Unis de deux cent trente-cinq à dix-sept, celui des jours de travail « perdus », de vingt millions à deux millions (2). Et la part du salaire dans le revenu national recule… En 2007, sitôt élu président de la République, M. Nicolas Sarkozy fait à son tour voter une loi restreignant le droit de grève dans les services publics. L’année suivante, il pavoise tel un gamin hilare : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit. »

En bonne logique, l’étude du FMI aurait dû insister sur l’urgence sociale et politique de renforcer les organisations de salariés. Elle estime plutôt qu’« il reste à déterminer si l’accroissement des inégalités dû à l’affaiblissement des syndicats est bon ou mauvais pour la société »… Ceux qui ont déjà une petite idée de la réponse en tireront sans effort la conclusion qui s’impose.

Serge Halimi

(1) Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron, « Le pouvoir et le peuple » (PDF),Finances & Développement, Washington, DC, mars 2015.

(2) George Melloan, « Whatever happened to the labor movement ? », The Wall Street Journal, New York, 4 septembre 2001.

Soutenez le Monde diplomatique !

« Le Monde diplomatique » ambitionne de faire vivre un journalisme affranchi des pouvoirs et des pressions. Une liberté qu’il doit essentiellement à ses acheteurs et abonnés.

Faites un don Abonnez-vous

Similar posts
  • Strasbourg: un millier de manifestant... Un millier de personnes ont participé ce 15 janvier à Strasbourg à une manifestation organisée et déposée par Gilets jaunes Strasbourg République auquel s’était joint le Collectif antipapes 67. Trajet habituel imposé par la préfecture se terminât place de la République. Le cortège a mis le temps puisque parti vers 14h30 de l’hyper-centre, il est [...]
  • Sylvain Cypel et Gérard Haddad invité... Vendredi 7 janvier, la veille de l’Assemblée générale de l’Union Juive française pour la Paix, -association juive antisioniste-, annulée pour cause de pandémie, s’est tenue devant une quarantaine de personnes membres ou pas du groupe, une conférence bicéphale, déjà annulée auparavant, avec l’écrivain et journaliste Sylvain Cypel et le psychanalyste Gérard Haddad  D’autres vidéos [...]
  • Pour les libertés, contre le passe va... Cet après-midi, j’étais à Paris, pas en vue de manifester, d’ailleurs j’ignorai tout des réjouissances anti-macroniennes, . Je m’apprêtais à prendre le bus 38 pour aller voir l’exposition Baselitz. Mais l’arrêt indiquait qu’il n’y aurait pas de bus pour cause de manif. En retournant vers Denfert-Rochereau, pour le métro, j’ai pu admirer les dizaines de [...]
  • Le fascisme qui vient [...]
  • “Feuille de chou”: le pro... feuille de chou: “de peu d’intérêt“, “feuille de chou a disparu“ http://www.lumni.fr/video/pourquoi-dit-on-feuille-de-chou-pour-un-journal   Carte de la “presse pas pareille” [...]

Aucun commentaire jusqu'à présent.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.