Chazerans, pour l’exemple !

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par Césaire

Publié le 3 mars 2015 | Mise à jour le 5 mars

L’affaire Chazerans mérite sans doute plus d’attention que celle qui lui est donnée. Ce professeur de philosophie, successivement accusé de différentes déviances à l’ordre établie, exemplifie par son cas une logique étatique nouvelle. Une logique inquiétante pour les principes de la république.

Une affaire parmi tant d’autres serait-on tenté de penser. Ainsi, dès le 14 janvier, le monde rendait compte de 70 procédures ouvertes pour apologie de terrorisme.Pourtant, dans la mesure ou l’État s’attaque ici à l’un de ses fonctionnaires, le cas de Jean-François Chazerans nous semble tout indiqué pour enquêter sur ce qui se joue de politique au sein même des institutions républicaines.
Mais Derrière les faits, une logique nouvelle se révèle dans sa pleine puissance. Elle emporte avec elle la séparation des pouvoirs , elle mine le langage sur lequel elle s’appuie en donnant un sens nouveau au mot, elle déplace insidieusement l’arsenal étatique d’un mode parlementaire vers un mode de fonctionnement qui n’a peut-être d’autre nom, in fine, que totalitaire. Resurgit ici tout l’impensé de l’État, de son emprise tentaculaire sur les vies, sur le psychisme de chaque individu. Un État qui pour asseoir sa domination, n’a peut-être pas tant besoin de grand discours que de cette insidieuse et persistante dérive du langage qui travaille les esprits.

 

On a trouvé le coupable, cherchons le crime ! L’antiterrorisme, forme moderne du procès en sorcellerie.

Au départ de cette affaire, nul ne savait ce qui était exactement reproché au coupable Monsieur Coupable, l’enseignant mal fringué du lycée Victor Hugo à Poitiers.

 

Où l’on apprend que Monsieur Coupable est coupable

Lors de l’enquête menées par les inspecteurs d’académies, l’intéressé lui-même ne fut pas informé de ce dont on lui faisait grief. Monsieur Coupable fut un jour interrompu au milieu d’un cours par la Conseillère Principale d’Education : il devait se rendre au bureau de la proviseure dans un quart d’heure. La proviseure l’y informa que les inspecteurs A et B l’attendaient pour l’entendre sur une affaire le concernant. Il se présenta devant eux. Des parents se seraient plein de ses débats, lui dit l’inspecteur A, sans préciser qu’il s’agissait d’une seule et unique lettre de parent, dans un seul débat. Le rapport serait le soir même sur le bureau du recteur lui dit l’inspecteur B. Le Lendemain sur celui de la ministre ! Précisa, distant mais courtois, l’agent Smith qui supervisait l’audition. Voila de quoi fut informé l’accusé. Qu’importe au fond si « Avant tout prononcé d’une sanction l’agent doit avoir été mis en mesure de produire ses observations en réponse aux faits reprochés par l’administration, que la sanction envisagée nécessite ou non la consultation du conseil de discipline. ».

De quoi se plaignaient ces parents ? Qu’importe ! Monsieur Coupable devait se contenter de savoir qu’on s’était plaint, cela devait bien suffire à sa défense de savoir qu’il devait se défendre ! Cette situation kafkaienne nous enseigne une chose : le règlement ne vaut pas pour tous, et en tous cas pas pour ceux qui sont censés le faire respecter. Les inspecteurs de l’éducation nationale, comme les policiers de la bac ce que tout le monde sait dans notre monde, n’ont que faire du règlement qui les concerne. Ils sont hors du cadre légale qu’ils sont censés représenter : en exception à toutes règles.

Que dire par ailleurs de l’attitude de cette proviseure, madame P de son nom, qui recevant une lettre de parents ne prend pas même le temps d’en informer le professeur concerné, d’en parlé avec lui pour évaluer le bien fondé de la plainte, voir de recevoir les parents pour les entendre plus avant ? Que dire de ces manières de Gestapo, font-elle honneur à la république ? Et quand bien même il aurait été urgent d’éloigner Monsieur Coupable Chazerans de ses élèves, ne pouvait-on attendre la fin de son cours, quand celui-ci corrompt notre jeunesse incognito depuis des décennies ?

 

Où l’on apprend que Monsieur coupable a perturbé une minute de silence

Dans la presse, qui se faisait l’écho du recteur, il lui fut d’abord reproché d’avoir perturbé une minute de silence par des propos déplacés. Le recteur Moret déclare : « Sur ce cas, il y a eu des plaintes de familles. L’enseignant aurait tenu des propos déplacés pendant la minute de silence. J’ai immédiatement diligenté une enquête. Le professeur a été suspendu. Il fallait l’éloigner de ses élèves. La procédure suit son cours. Le conseil de discipline statuera sur la suite de sa carrière. ». Outre le fait que l’enquête ne s’appuyait que sur une plainte de famille pour un seul débat, outre le fait que l’enseignant n ’était pas présent à la minute de silence, le recteur dit vrai. Et on imagine bien monsieur Coupable Chazerans, en effet, parler seul durant la minute de silence pour dire tout le mal qu’il en pense. Imaginons donc : la cour de l’établissement, des centaines d’élèves, de professeurs, d’administratifs réunis et silencieux, heure grave, têtes basses et deuil aux cœurs, quand soudain une voix s’élève dans le silence, la voie du fou : « bien fait pour leur gueule à toutes ces raclures de bidet de Charlie ! ». C’est lui ! C’est Chazerans, mal fringué comme toujours, qui tient des propos inadéquats afin de perturber la minute de silence par une apologie du terrorisme. Le voici, l’odieux responsable de tout ce tapage : Jean-François Coupable Chazerans ! Le dément !

 

Où l’on apprend que Monsieur Coupable n’était pas à la minute de silence qu’il a perturbée !

Quand son absence à cette minute fut avérée, c’est elle, son absence, qui lui fut reprochée. Nous savons en effet,de source certaine, que les inspecteurs lui ont dit quelque chose du genre : « vous être fonctionnaire, vous devez fonctionner. » Sous-entendu, vous deviez être à la minute de silence, tel était votre devoir. Il aurait en effet été plus pratique pour l’accusation que le coupable soit présent sur les lieux du crime, à l’heure du crime. Son absence au moment même où il perturbait une minute de silence collait mal avec la version du recteur Moret. Il aurait donc du être présent ! Cela va sans dire ! Mais nous attendons pourtant toujours que les tenants de cette obligation nous présente la loi qui oblige un fonctionnaire à se rendre à un minute de silence en dehors de son temps de travail. Encore une fois, c’est hors de tout cadre légal que l’État entend ici faire la loi.

 

Où l’on apprend que Monsieur Coupable s’habille mal et qu’il aurait mal choisit son camp !

Il a donc fallu trouver de quoi accuser le coupable. L’enquête administrative fait état d’un professeur de philosophie à la dérive, ce qui se voit d’ailleurs fort bien à sa vêture ! Un professeur à la dérive ( vestimentairement parlant s’entend ) et qui aurait pris parti pour un des deux groupes qui s’affrontaient en classe. Il aurait pris le mauvais parti qui plus est : celui des pas-Charlie sous le Charlie-soleil, dont la liberté de Charlie-conscience s’arrête où s’arrête le droit de porter un fichu sur la tête, c’est à dire partout ou le Charlie-Etat entend mettre de l’ordre dans la pensée. Les Charlie-inspecteurs, affirment en effet que lors du débat qui eut lieu entre élèves, deux groupes s’opposaient. L’un défendant la liberté totale d’expression ( les Charlie-gentils ), l’autre prônant une expression limitée et considérant que les journalistes de Charlie Hebdo étaient allés trop loin en caricaturant le prophète Mahomet ( les Charlie-méchants qui ferait mieux de se taire pour la liberté de tous ! ). Cette vision d’une classe scindée en deux et défendant des arguments philosophiques si tranchés, reflétant par ailleurs curieusement et à l’identique le débat stupide des adultes sur les ondes au même moment, ne peut qu’être le fruit de cerveaux malades qui n’ont jamais animé de débat entre élèves. Sans quoi ils sauraient : le brouhahas, les arguments partant pelle mêle, les gamins qui se coupent la parole, ceux qui s’en foutent aussi, et ils comprendraient que si Jean-François Chazerans était parvenu à ce que le groupe classe synthétise ses arguments en deux groupes distincts et clairs, c’est que c’est un sacré professeur ! Mais qu’importe au fond ?

 

Où l’on apprend que monsieur coupable est soupçonné d’apologie d’actes de terrorisme.

Dans le même temps, notre accusé apprenait par voix de presse que le recteur Moret avait saisi le procureur pour « apologie de terrorisme. ». Une procédure allait être ouverte. Une enquête a en effet été diligentée par la police judiciaire. Une dizaines d’élèves auraient été auditionnés. Et lejeudi 26 février, le coupable était entendu, lors d’une garde à vue de 9 heures, et par les plus hauts représentants de la police locale. Il ressortit rapidement de cette audition, des auditions d’élèves, que l’accusation ne tenait pas. Si le procureur n’a pas poursuivie le coupable, ça n’est pas tant que la « justice épargne le prof accusé d’apologie de terrorisme » comme l’affirme si piteusement Le Point, ça n’est pas par clémence non ! C’est tout simplement qu’il est impossible de poursuivre le coupable devant la loi, comme le dit le procureur, Nicolas Jacquet de son nom : “Les propos imputés n’apparaissent pas, en eux-mêmes, constitutifs du délit d’apologie d’actes de terrorisme prévu par l’article 421-2-5 du Code pénal qui impose de présenter des actes de terrorisme sous un jour favorable. Ils ne pourront donc pas faire l’objet de poursuites pénales” .
Le parquet n’avait sans doute aucun intérêt à poursuivre : imaginons la tenue du procès, les innombrables témoignages d’élèves qui dédouanent le dément ! Lequel, par pure mesquinerie, se serait bien habillé pour l’occasion qui plus est ! Quel fiasco cela aurait été ! Le procureur ne peut pas poursuivre, mais il juge pourtant : “les propos tenus par cet enseignant, le jour même d’un deuil national décrété à la suite d’un attentat terroriste ayant particulièrement ému l’ensemble de la communauté nationale, peuvent apparaître particulièrement inadaptés, déplacés et choquants”. Et il transmet les auditions à l’administration de l’éducation nationale. Le message est claire : “non, nous ne pourrons pas le poursuivre ! C’est bien dommage ! Mais, c’est trop gros, trop disproportionné, ça ne tient pas la route, on aurait l’air ridicule ! Mais vous, monsieur le Recteur, vous qui n’êtes soumis à aucune autorité, à aucune impartialité, à aucun principe éthique ou légal, vous pouvez sanctionner ! Vous pouvez, que dis-je ? Vous devez ! Vous devez sanctionner ce qui n’est pas justiciable.”. C’est beau, c’est grand, c’est émouvant ! Rendez-vous le 13 mars donc, pour la commission disciplinaire, j’espère que nous serons nombreux Charlies-amis ! Parce que c’est bien fait une commission disciplinaire ! Ça vaut le coups de voir ça ! Le recteur propose une sanction à la commission de discipline qui vote, puis quelque soit le vote, le recteur décide. Peut-on faire plus Stalinien ?

 

Ou l’on apprend qu’en fait non ! Monsieur coupable est coupable d’avoir donner une opinion personnelle !

La question qui se pose maintenant que l’enseignant est lavé d’apologie de terrorisme, est de savoir pourquoi il sera sanctionné. Le recteur a donné des indices. La bonne presse, jadis un contre-pouvoir, aujourd’hui digne relais de l’État, nous informe de ce qui est en fait inadmissible : le professeur aurait fait état d’opinions personnelles, il aurait ainsi orienté le débat en faisant le lien entre le terrorisme et “ce qu’il qualifiait d’impérialisme de l’Occident”. Ah ! Charlie-merci à tous les inspecteurs ! Voici enfin qui contredit à la charte de la laïcité ! Nous avons finalement trouvé le crime du coupable : il a fait le lien entre impérialisme et djihadisme. Une opinion toute personnelle ! Voila qui est mal ! Voila qui contredit au principe 11 de la charte de la laïcité : « les personnels ont un devoir de strict neutralité, ils ne doivent pas manifester leurs convictions politiques ou religieuse dans l’exercice de leur fonction. ». Nous avons enfin de quoi inculper le coupable !

 

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Les opinions personnelles de Monsieur Coupable sont de simples thèses philosophiques insupportables pour l’État !

Où l’on affirme que la philosophie ça n’est pas de la plomberie

Où les choses se corsent considérablement, à l’insu du procureur il faut le souhaiter, c’est que Monsieur Coupable n’est pas professeur de mathématiques ou de solfège. Monsieur Coupable enseigne la philosophie. Une discipline où ce qui est en jeu est le rapport de la pensée à la pensée et non pas le rapport de la pensée à des théorèmes positifs, tel que le théorème de Thalès qu’il suffit de comprendre et d’appliquer, c’est à dire de connaître. Cette mise en jeu de la pensée qu’est le débat philosophique et qui présuppose toujours une altérité, ne peut et ne pourra jamais épouser des formes prédéterminées en raison de l’hypothèse qui ouvre sa possibilité : il y a les autres. C’est en cela que la philosophie naît et meurt toujours, est toujours nouvelle autant qu’antique. Que le débat philosophique ne peut, et ne pourra jamais, s’énoncer dans des normes standard : l’ouverture faite à altérité est un retrait du langage qui se montre, mais ne peut se dire. Exiger que le débat soit sous condition de normes étatiques qui lui sont extérieures et fixent son essence à une doxa, c’est briser son présupposé même. Par là c’est briser la possibilité même d’une altérité. Partant, d’une philosophie.

 

Où l’on constate que Monsieur Coupable faisait son job !

Le programme de philosophie de terminal se fixe comme objectif de : « favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, et de lui offrir une culture philosophique initiale. » [1]

Des notions sont ensuite mises au programme : le sujet, la culture, la raison et le réel, la politique, la morale. Une formation philosophique doit donc amener les élèves à aborder ces notions en exerçant son jugement. « Le professeur doit lui-même donner dans l’agencement de son cours l’exemple de ces diverses démarches, exemple dont l’élève pourra s’inspirer dans les développements qu’il aura à construire et dans l’approche des textes qu’il aura à expliquer. » Il peut donc en toute logique arriver qu’un professeur de philosophie soutienne des thèses, argumente dans leur sens ; qu’il les partage ou non d’un point de vue personnel d’ailleurs. Ces thèses sont des thèses philosophiques, relatives à la politique, à la morale, à la raison et au réel, au sujet, à la culture.

 

Où l’on apprend que Marx et Arendt n’avaient que des opinions personnelles

Il est possible de dire que Monsieur Coupable, parlant d’impérialisme et de liens avec le djihadisme exprime une opinion personnelle. Mais cela revient à sortir du champs de la philosophie tous les philosophes ayant usé de ce concept et aborder les problèmes concomitants, telle que la décolonisation, le terrorisme indigènes, et autre détails de l’histoire mondiale. Autrement dit, la philosophie se transforme alors en un exercice spéculatif pure, sans référence au réel. Car affirmer que relève de l’opinion personnelle l’Idée que l’impérialisme européen est un fait massif et majeur de l’époque moderne, c’est retrancher de la philosophie toute critique possible de l’État, du colonialisme, de la politique réelle. C’est en outre retrancher de la philosophie, des penseurs tel que Marx ou Arendt pour ne citer que deux noms bien connus parmi une liste interminable.
Et l’accuser d’opinion personnelle quant à une thèse par ailleurs parfaitement rationnelle, [2]
régulièrement débattues au plan académique, c’est à dire reconnue comme faisant partie de l’exercice légitime de la pensée, c’est disqualifier la personne – mal vêtue disent-ils- pour disqualifier sa thèse. C’est symboliquement tuer l’interlocuteur pour ne pas avoir à souffrir ce qu’il aurait à dire de nous-mêmes. C’est aussi, n’en déplaise aux inspecteurs, se comporter en parfait terroriste ! Abattre celui qui parle plutôt que de l’entendre !
Cette même thèse n’était-elle pas soutenue par un professeur d’islamologie à Orléans ? Relevé-t-elle là aussi de la pure opinion personnelle ? Un élève de terminal ne mérite-t-il pas d’être à jour des débats intellectuels de son époque ? dans un article antérieur aux attentats, paru sur Médiapart, le Professeur Timera, diplômé de Sciences Politiques à Paris, et de l’Institut Européen des Sciences Humaines, écrivait en effet qu’une des causes du djihadisme est :
« Les politiques internationales et économiques de puissances occidentales et leurs interventions directes et indirectes dans les conflits armés.” [3]

 

Où l’on questionne ce qu’est la neutralité

Cette thèse, parfaitement bien explicitée ici, est-elle moins du ressort de la philosophie après les attentats ? Dans la bouche de notre monsieur Coupable, auquel il faut bien trouvé un crime, énoncer cette thèse ( parmi d’autres sans doute ) devient-il un manque de neutralité où un acte d’enseignement qui fait accéder les élèves à une ouverture philosophique ? N’est-ce pas précisément sa fonction d’énoncer les thèses contemporaines relatives à ce phénomène ? Y-a-t-il des thèses philosophiques neutres et d’autres qui ne le sont pas ? N’en doutons, si telle était le cas, l’état déclarerait et déclare déjà neutre tout ce qui ne le remet pas en question. Dans le cas précis, sur sa responsabilité possible dans l’expansion du terrorisme, au travers de ses politiques impérialistes.
Mais que reste-t-il alors de praticable dans l’enseignement de la philosophie, sinon la récitation d’une doxa que la philosophie doit par essence critiquer, sous peine de ne plus être de la philosophie, mais précisément de l’opinion ?

 

Où l’on conclue sur ce qu’est la Laïcité articulée à la neutralité : un catéchisme d’État

Et c’est bien là, en fait, le fond de l’affaire. Depuis que la laïcité est devenue grande cause nationale, qu’elle a été promue parmi les valeurs essentielles de la république, nous assistons à une dérive grave de son concept, de l’usage qui en est fait. La charte de la laïcité exemplifie merveilleusement cette dérive.
L’article 2 de la charte nous promet que l’État est neutre à l’égard des convictions religieuses de chacun. L’article 3 renforce cette proposition en affirmant que chacun est libre de croire et de ne pas croire. L’article 5 en rajoute une couche sur tant de belle tolérance : le respect de chacun de ces principes est assuré dans les établissements scolaires. Mais ! Car il y a un Charlie-mais ! L’article 14 nous informe que le port de tenues ostentatoires d’une appartenance religieuse est interdite : autrement dit, ” Tu as le droit de croire à ton Dieu, l’État est neutre, mais enlève moi ce fichu que tu as sur la tête !”.
Examinons ensuite l’article 10 : il appartient à tous les personnels de transmettre aux élèves le sens et la valeur de la laïcité, ainsi que les autres principes fondamentaux de la laïcité (…). Cette article n’est-il pas antinomique avec l’exercice de la philosophie ? En effet, l’exercice de la philosophie comporte de fait une part d’évaluation des valeurs. La philosophie a toujours mis en débat cette prétention du pouvoir à incarner des valeurs, et placé le discours en vis-à-vis des réalités. Si le professeur doit simplement transmettre ces valeurs, comment exposera-t-il les thèses philosophiques qui en font la critique ? Comment introduira-t-il des questions proprement philosophiques quant au décalage entre les discours et la réalité ? La philosophie est-elle possible si le professeur de philosophie doit transmettre des valeurs sans les critiquer ? [4]
Notons enfin la contradiction entre la neutralité attendue des personnels à l’article 11, et l’injonction de transmettre des valeurs à l’article 10 : transmettre des valeurs peut-il être neutre ? Y-a-t-il des valeurs neutres ? Évidement non ! Donc le personnel doit être neutre dans ce sens qu’il transmet ces valeurs sans les critiquer. Comment peut-on exiger à la fois d’un fonctionnaire qu’il soit neutre et qu’il transmette sans critiquer les valeurs de la république, s’il ne s’agit pas là de catéchisme d’État  ?

 

Mais qui est ce Monsieur Coupable ?

Nous avons jusqu’ici parlé de Jean-François Chazerans, dans sa fonction de professeur de philosophie au prise avec un État contemporain à la dérive ( ça se voit à la bêtise de ses inspecteurs de philosophie et à la gueule de ses élites ! ).
Examinons à présent le parcours militant de notre coupable.
Jean-François Chazerans, comme tout philosophe cohérent, a une vision politique de l’existence. Il œuvre pour que les gens puissent se “re-approprier la philosophie, les débats, la politique, et par là leur vie, leur droit”. Il le fait par le biais de la “mise en place de collectifs, de rencontres”.

 

Monsieur Chazerans et la liberté

A Poitiers, cela c’est traduit pour lui par la direction du centre socioculturel des trois cités, qui avait alors pour ambition : « de sortir de l’animation socioculturelle qu’on pourrait qualifier de charitable, de divertissement du pauvre peut-être, et d’entrer dans une logique de ré-intégration de la politique dans les débats du quartiers. Pas la politique politicienne bien entendu, mais redonner aux habitant la possibilité de décider et de mettre en œuvre leurs décisions par le biais de collectifs notamment. » Dans le même temps Jean-François Coupable Chazerans faisait parti du comité anti-rèpression, qui dénonçait les violences policières, et le meurtre de 10 à 15 personnes par an, de préférence colorées et de banlieue, par les vertueuses polices de la vertueuses Charlie-république. La préfecture et la mairie n’aimait pas trop ce comité et l’empêchait d’avoir des salles où se réunir. Jean-François Coupable Chazerans a donc proposé une salle du centre socioculturel. Le maire a donc logiquement fait un vertueux Charlie-chantage à la Charlie-subvention : soit la salle était retirée au comité, soit la subvention était retirée au centre socioculturel. Jean-François Coupable Chazerans s’est donc retiré du centre socioculturel en homme intègre pour rester au comité.

 

Monsieur Chazerans et la fraternité

Par la suite, face à une ville sinistrées, où nombre de gens, de familles, de sans-papiers, se retrouvaient à la rue, Jean-François Chazerans a participé à la création du DAL local en 2012. Initiative qui eut une certaine pertinence pour faire un peu mieux respecter les droits de l’homme, et les valeurs de la République sans cesse bafouées par l’État ! Par le biais de son site internet, le DAL dénonçait les politiques honteuses envers les pauvres, les politiques de purification sociale. Et le DAL obtenait des résultats : 100 places de plus en 2013.
Puis, Audacia, un bailleur social, a porté plainte pour diffamation. Jean-François Coupable Chazerans avait dénoncé le fait que cet hébergeur social mette à la porte du Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile ( CADA ) ceux des sans-papiers dont les recours sont épuisés. Il le savait des premiers intéressés eux-mêmes et d’employés d’Audacia. Mais, peut-ont demandé à des gens d’aller témoigner quand ils sont sans-papiers ? Peut-on demandé à des gens d’aller perdre leur emploi en témoignant ? Jean-François Coupable Chazerans fut donc condamné pour diffamation à la bagatelle de 500 euros d’amendes, 1000 euros de dommages pour Audacia, 1000 euros de frais de procédure. Ce procès, toujours d’actualité, se poursuit en appel. Où il est dit, que la liberté d’expression oui ! Mais qu’il faut des preuves de ce que tout le monde du reste, dans notre monde, sait fort bien.

Monsieur Chazerans et l’égalité

Si on lui demandait le sens de ses engagements, Jean-François Chazerans répondrait à n’en pas douter : « Le sens de mon engagement c’est que chacun peut se ré-approprier la philosophie, la pensée, la politique, et par là, sa vie, son quartier. Mon idée c’est de donner aux gens les moyens de cette ré-appropriation d’eux-mêmes, de ce qui les concerne, par des débats, des actions collectives. Chacun peut agir politiquement, et c’est ce qui fait la dignité de nos vies aussi. » Nous pourrions presque le prendre pour un républicain, attaché au pouvoir du peuple, à l’égalité, à la fraternité, à la liberté, dont il ne fait pas que disserter, mais qu’il met en pratique. Car transmettre des principes, c’est les pratiquer.

Monsieur Chazerans Coupable ?

Sous la plume des instances Jean-François Chazerans se transforme en monsieur Coupable : un professeur à la dérive, soupçonné d’apologie d’actes de terrorisme, coupable d’opinion personnelle, et passible de révocation, mal habillé qui plus est. Il ne défendrait pas les valeurs républicaines ! Ce qui est un comble pour ce militant qui défend en pratique et comme il peut les principes d’une république que l’État transgresse chaque jour.

De là à penser qu’à travers toutes ces affaires, c’est le philosophe que l’on veut faire taire, étrangler financièrement, éloigner du terrain et des gens qu’il y défend contre le déterminisme social et l’arbitraire des puissants, il n’y a qu’un pas. Et peut-être que Jean-François Coupable Chazerans le franchirait !

Quand l’État ne respecte pas les lois qu’il énonce lui-même. Quand l’État met en place un catéchisme dans les écoles. Quand l’État défend ses valeurs sans pratiquer lui-même les principes républicains d’Égalité ( plus de 9 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, 3 millions de personne sans eaux courantes ), de Liberté ( manifestations interdites, manifestant blessés, manifestant tués, militants emprisonnés pour terrorisme), et de Fraternité ( un camp de rom démonté tous les trois jours en 2014, des ministres qui ont des comptes en Suisse pour ne pas s’acquitter le l’impôt). Quand la presse récite benoîtement les faits que lui dictent les instances. Plus d’un être humain lui emboîterait le pas !

Notes

[1] voir le programme 2014-2015 : http://www.education.gouv.fr/bo/2003/25/MENE0301199A.htm.

[2]  [3]Souvenons-nous, à titre d’exemple de Baudrillard qui, au lendemain des attaques contre le onze septembre analysait dans « l’esprit du terrorisme » : « La condamnation morale, l’union sacrée contre le terrorisme sont à la mesure de la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté. Car c’est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous. Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer. » Opinion personnelle ou analyse philosophique ?

[3] « Les politiques internationales et économiques de puissances occidentales et leurs interventions directes et indirectes dans les conflits armés Ainsi, depuis le 11 septembre 2001 et l’inauguration des politiques globales de lutte contre le terrorisme, nous sommes passés de 1 à 13 foyers du djihadisme dans le monde. Ce qui montre et l’inefficacité de ces politiques qui ne font qu’ajouter de l’huile sur le feu, et la corrélation entre le terrorisme djihadiste et ces politiques, notamment américaine dans ces régions. En effet, de Ben Laden, qui travaillait avec la CIA durant le conflit afghan des années 80, à l’Irak et les guerres, plus ou moins légitimes, du golf, de l’Afghanistan attaqué après les odieux attentats du world trade center, en passant par l’Algérie et sa guerre civile de 10 ans après l’interruption du processus électoral de 89, et la Libye disloqué qui provoqua la déstabilisation du Sahel, dont le nord Mali. Dans tous ces conflits, producteurs et importateurs de terrorisme, aux centaines de milliers de morts (musulmanes, il faut le rappeler), le dénominateur commun reste les politiques occidentales, notamment américaines dans ces régions du monde. Cette réalité est très bien comprise par la majorité des musulmans et est cause de méfiance quant aux belles déclarations de façade pour la démocratie, immédiatement trahies par le soutien inconditionnel aux dictateurs et pétromonarchies dont est issue l’idéologie salafiste et djihadiste (le Qatar et l’Arabie saoudite notamment). Cela, immanquablement, est créateur de ressentiments extrêmes qui (ne) peuvent (que) se convertir en violence, surtout dans l’atrocité des terrorismes d’État et de la misère extrême subis par une très large majorité des populations, si d’autres moyens ne sont pas offerts pour leur expression et la levée des injustices. Partout où l’injustice, la relégation sociale et l’inégalité règnent la violence prime. Dans le monde arabe ou dans les banlieues, au nord comme au sud, cette règle ne change pas. Même si la domination aveugle, pour se maintenir, refuse de se rendre réellement compte de l’état de souffrance quotidienne des peuples soumis. ».

[4] Ceux qui restent attachés à ce que l’État n’interviennent pas dans la liberté de conscience, vous diront qu’un état qui dispense des cours de morale, qui fait son catéchisme d’État, n’est pas un État laïc. Qu’il est rigoureusement impossible de dispenser des cours de moral sans intervenir dans la liberté de conscience, qu’aucune morale n’est neutre. Et qu’en définitive, c’est de l’État, et non du citoyen qu’il faut attendre la laïcité : un État laïc respecte la liberté de conscience, il n’impose pas ce qui doit être dit ou non, ce pourquoi il faut garder le silence une minute ou non, comment l’on doit s’habiller ou non. Enfin, ils pourront ajouter que si l’État attend que ses citoyens respectent ses valeurs, il devrait montrer l’exemple, ne serait-ce que parce que dans un pays libre, c’est l’État qui respecte les valeurs des gens. Qu’en est-il aujourd’hui dans ce pays de l’Égalité, de la Fraternité, de la Liberté ? Qui plus que des valeurs, sont des principes Républicains.

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