Traque des demandeurs d’asile dans la capitale des Droits de l’Homme

 

lu cet excellent article dans les DNA

Strasbourg / Droit d’asile

Une ambiance de «traque»

RESF dénonce le contrôle systématique des réfugiés aux abords de la préfecture et des locaux des associations spécialisées. Une ambiance de « traque » qui empêche les demandeurs d’asile d’obtenir des papiers. Et permet à l’Etat de les renvoyer dans leur pays… sous prétexte qu’ils n’en ont pas. Reportage.

5h20, les traits tirés par une nuit sans sommeil, A. s’est assis sur le perron de la préfecture sur le tapis que lui a prêté son frère. Ce jeune Tchétchène de 22 ans est arrivé place de la République la veille, à 23 h. Histoire d’être certain d’obtenir un des rares tickets autorisant les demandeurs d’asile à entamer les démarches nécessaires à leur éventuelle régularisation auprès des agents de la préfecture.

« Cette fois, j’ai eu de la chance, la police ne m’a pas arrêté en chemin. Après trois mois en France, je vais enfin déposer un dossier de demande d’asile », témoigne le jeune homme.

Arrestation au sortir du tram

A. a déjà été arrêté à la gare, à peine arrivé à Strasbourg, ville où habite son frère. « Je me suis retrouvé au centre de rétention de Geispolsheim. Après trois jours, on m’a relâché en me disant que j’avais une semaine pour quitter le territoire parce que je n’avais pas de papiers. Mais je n’avais pas eu le temps de les demander ! »

Et c’est bien là le problème, estime Pascale Adam, membre du Réseau Education Sans Frontières (RESF). « La pression policière est telle en ce moment aux abords de la préfecture et des associations spécialisées que les primo arrivants risquent d’être pris et renvoyés avant même d’avoir pu demander l’asile. » Sous prétexte, précisément, qu’ils n’ont pas de papiers.

« Les rues autour de la préfecture sont très quadrillées », rebondit C., un autre demandeur tchétchène venu tenter sa chance pour la troisième fois — la préfecture ne distribue actuellement que trois tickets pour une demande fréquemment égale à 10-12 personnes. « Un break Ford gris métallisé avec des trois policiers en civil va arriver un peu avant 7 h, avenue Schoelcher. Et ils vont contrôler les étrangers qui sortent du tram et se dirigent vers la préfecture », prédit même le jeune homme.

A 6 h 45, bingo, un break Ford gris métallisé arrive et se gare au bout de l’avenue Schoelcher. A 7 h, deux hommes sortent du tram et se dirigent vers la préfecture, moins méfiants que les autres. Les policiers en civil sortent de leur voiture. Contrôle, palpations d’usage, arrestation, la Ford s’en va.

La scène n’a rien d’exceptionnel. « J’ai assisté à une arrestation similaire il y a trois semaines, alors que j’accompagnais un demandeur. Des policiers en civil ont contrôlé et embarqué deux jeunes qui étaient repartis de la préfecture sans ticket », nous raconte – photos à l’appui – Antoine Durand, un étudiant en travail social, en stage dans une association spécialisée.

Entre temps, ce mardi, un agent est sorti deux fois de la préfecture. D’abord pour compter les demandeurs d’asile. Puis pour disposer devant le perron quatre panneaux censés ordonner les files d’attente qui se constituent à partir de 7 h. A 8 h et des poussières, les demandeurs d’asile sont quatre pour trois tickets.

Les trois premiers arrivés rentrent. Puis on renvoie un Roumain illico-presto [son pays est réputé «sûr», pour faire simple]. « Vous êtes venu au guichet plusieurs fois, non ? On vous a expliqué, non ? Alors… » « La France devrait jouer franc-jeu et dire qu’elle n’accueille plus personne. Dénoncer la convention de Genève et les traités qu’elle a signés au lieu de nous faire cette vie », maugrée le vieil homme avant de s’en aller sans demander son reste.

Manuel Plantin

Les interviews des demandeurs d’asile ont toutes été réalisées en anglais.

Strasbourg / Demandeurs d’asile

Le Cercle Menachem Taffel s‘indigne

« Le Cercle Menachem Taffel avait appelé pour le 23 avril à manifester son soutien aux familles caucasiennes, demandeuses d’asile, qui avaient réquisitionné la médicale A en face de l’Institut d’anatomie normale. Douze enfants se retrouvaient alors à la rue !

Les promesses de relogement des pouvoirs publics avaient mis fin à la réquisition après deux nuits d’occupation. Aujourd’hui, [l’application zélée de la loi par nos décideurs] remet à la rue « une quantité » de plus en plus importante de ces demandeurs d’asile.

Soit parce qu’ils sont frappés par la logique des réadmissions « Dublin » et donc renvoyés au premier pays de l’espace Schengen où ils ont fait une demande d’asile. L’hébergement prenant fin immédiatement après la réponse administrative. Soit [parce qu’ils font l’objet] d’une « procédure prioritaire » [on considère qu’ils viennent d’un pays « sûr », ndlr]. Prioritaire étant là un euphémisme. En effet, ceux-là sont hébergés jusqu’à la décision de l’OFPRA et ensuite, comme elle est généralement négative, mis immédiatement à la rue, femmes et enfants compris.

Indispensables à l’avenir du pays

L’été va voir s’accélérer ces décisions, et cette banalisation du scandale qui voit notre pays rester sourd aux rapports du Parlement européen nous confirmant que les étrangers sont indispensables à la vitalité et à l’avenir de notre pays qu’en aucun cas ils ne viennent prendre une part de notre travail mais au contraire créer la leur et de surcroît créer aussi des richesses [Les étrangers travaillant en France rapportent 12 milliards d’euros à la sécurité sociale, d’après une étude de l’université de Lille II de juillet 2010, ndlr].

Quel paradoxe quel cynisme, quelle honte d’en arriver à banaliser une telle situation et de faire en sorte qu’au XXI e siècle, on puisse accepter qu’à Strasbourg capitale de l’Europe, des enfants dorment dans la rue et soient témoin de l’humiliation et de la détresse de leurs parents. »

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