Le CRIF, Marine Le Pen et Israël

Gilles-William Goldnadel: “J’ai moi-même rencontré Mme Le Pen”

A la fin de son article en date du 7 novembre sur le site Atlantico, le président de France-Israël, qui est un des principaux dirigeants du CRIF, écrit:

Ainsi, l’ambassadeur israélien à l’ONU a conversé avec Marine Le Pen.

 Imbroglio à Jérusalem. Personnellement, dès lors où ce diplomate est appelé à serrer de nombreuses mains et à converser avec de nombreux interlocuteurs qui ne sont pas tous, loin s’en faut, de son avis – c’est même sa fonction première – je ne vois pas grande matière à scandale.

Parlons net. J’ai moi-même rencontré Mme Le Pen, comme j’ai rencontré de nombreux contradicteurs. Je lui ai demandé, notamment, de sortir de l’ambigüité à l’égard de la Shoah, cultivée inlassablement par son père. L’interview qu’elle a donnée au Point par la suite va clairement dans ce sens.

Bien sur, que le Front National n’a pas encore fait son aggiornamento, bien sûr qu’il existe dans l’entourage de sa présidente des personnes peu recommandables. Bien sûr qu’il demeure de ce fait un parti extrémiste. Mais certainement pas davantage que les partis de la gauche extrême qui inspirent infiniment moins d’esprit d’ostracisme. C’est cette hémiplégie intellectuelle et morale, que je dénonce depuis trop longtemps, qui favorise, par son déséquilibre inepte, les succès médiatiques de l’extrême gauche. C’est elle qui autorise a contrario l’antisionisme radical de Besancenot et du PCF. C’est elle qui légitime par défaut les alliances indignes du parti moraliste et qui tétanise dans le même temps l’action de la droite républicaine.

Là, et seulement là, habite le scandale.

 

Une alliance blasphématoire :
la droite israélienne et les antisémites européens

http://www.haaretz.com/print-edition/opinion/unholy-alliance-israel-s-right-and-europe-s-anti-semites-1.393941

Ha’aretz, le 6 novembre 2011 : « Unholy alliance : Israel’s right and Europe’s anti-Semites».

Par Adar Primor *

Traduction : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant
« Si des politiques comme Le Pen ont troqué leur démoniaque ennemi juif pour l’immigré musulman criminel, ils n’en ont pas vraiment mis pour autant leur ADN idéologique au rebut analyse Adar Primor, qui connaît bien l’extrême droite européenne pour en avoir interviewé la plupart des leaders, y compris Jean-Marie puis Marine Le Pen, publiant dans Ha’aretz à l’issue de ce dernier entretien un article intitulé : ”The Daughter as de-demonizer – La Fille pour dé-diabolisatrice. [1] »
Marine Le Pen a rafflé la mise, son entourage en témoigne. Elle a invité une centaine de diplomates à déjeuner la semaine dernière au cours d’une visite au siège des Nations unies à New York. Quatre ont accepté : c’étaient les envoyés de La Trinité et Tobago, de l’Arménie et de l’Uruguay, menu fretin à ses yeux ; mais l’arrivée du quatrième convive, l’ambassadeur d’Israël aux Nations unies, Ron Prosor, fit sensation, retournant son investissement au centuple.
Aucun représentant officiel U.S. n’avait accepté de rencontrer la chef de file de l’extrême droite française. Non plus qu’aucun dirigeant communautaire juif. Sa tentative de mise en scène médiatique au Musée de l’Holocauste ayant échoué, elle laissa tomber la visite. L’ambassadeur de France aux Nations unies envoya un message incisif la déclarant persona non grata dans l’enceinte de l’Onu. Mais le délégué israélien ? Il lui serra la main et souligna comme il est important de s’ouvrir à un large éventail d’idées. « La diversité d’opinions fleurit chez nous », déclara Prosor, dont on a pu citer ces mots : « Nous avons parlé de l’Europe, entre autres questions, et j’ai beaucoup apprécié la conversation. » Avant même de pénétrer dans la salle où le déjeuner se tenait, il avait dit aux journalistes stupéfaits être « un homme libre ».
Le ministère des Affaires étrangères [d’Israël] plaide maintenant le malentendu ; l’ambassadeur « croyait assister à une manifestation organisée par la délégation française à l’Onu. Quand il prit conscience de son erreur, il sauta le repas et partit. » Les commentaires des internautes sur les grands sites français d’information étaient sarcastiques, usant en réaction de tous les équivalents français [par exemple mdr : “mort de rire”] aux acronymes lol et rofl [2].
Nul ne croit là à la main du hasard. Prosor est un professionnel confirmé. Il préférerait sans doute oublier avoir été le premier représentant de l’État juif à rencontrer un dirigeant du Front National. Il serait probablement heureux d’écrabouiller la caméra qui filma cette entrevue tout sourires. Mais l’événement n’a pas surgi du néant. Il en émane une odeur de symptôme. Celle d’une alliance résolument non sainte passée entre certains membres de la droite israélienne et des personnalités parmi les plus nationalistes et antisémites d’Europe. Dans le courant de l’année écoulée, nous avons eu la visite, entre autres, du populiste néerlandais Geert Wilders, du raciste belge Filip Dewinter et du successeur autrichien de Jorg Haider, Heinz-Christian Strache.
Ces derniers, et Le Pen à leur instar, ont troqué leur démoniaque ennemi juif pour l’immigré musulman criminel. À ceci près qu’ils ne se sont pas vraiment débarrassés de leur adn idéologique. L’agrément qu’ils viennent quêter ici a pour but de les rapprocher du pouvoir. Marine Le Pen elle-même a décidé de tirer un trait sur les provocations antisémites de son père, Jean-Marie. Elle veut faire du FN un parti de masse et légitime.
De masse, il l’est déjà (19 % dans les sondages). Légitime ? Dans deux interviews accordées àHa’aretz par le passé, elle attaquait le président Jacques Chirac pour sa déclaration historique de 1995, où il endossait au nom de la France la responsabilité des crimes du régime de Vichy. Elle refusa catégoriquement de condamner les crimes du fascisme français, démontrant qu’elle ne saurait réellement se désolidariser de son père, de son héritage, et du noyau dur vichyste et antisémite de son parti.
On devine aisément ce qu’il adviendrait d’un ambassadeur israélien qui assisterait dans les mêmes conditions à un événement organisé par le « gouvernement indépendant palestinien » de Ma’hmoud Abbas – ou, le ciel nous en préserve, par le ‘Hamas ou le ‘Hezbollah. La terre tremblerait. Les plumes et le goudron eux-mêmes n’y suffiraient pas. Mais Le Pen est blonde et a les yeux bleus. Oh, et elle hait les musulmans.

Espérons que l’incident des Nations unies ne lui fera pas empocher des voix qui lui permettraient de répéter le coup de théâtre de son père en 2002, et de figurer au second tour de la prochaine présidentielle française.

Il faut un désaveu formel et public de la part d’Israël afin d’empêcher un incident de parcours apparemment mineur ne se muer en accident de l’histoire.

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NOTES

[1] http://www.haaretz.com/weekend/week-s-end/the-daughter-as-de-demonizer-1.335743The Daughter as de-demonizer – La Fille en “dé-diabolisatrice”, le 7 janvier 2011, dont Pierre Lanoë fit le lendemain pourHa’aretz la traduction française d’un large extrait : http://www.marine-le-pen.com/marine-le-pen-dans-haaretz-entretien-avec-adar-primor
[2] Laugh out loud – On rit aux éclats” et “Rolling on the floor laughing – On se roule par terre”, en argot Internet et abréviations SMS. Comme par exemple en français MDR, “mort de rire”.
 

* Rédacteur au service “Étranger” de Ha’aretz depuis 1994, il a interviewé à ce titre Tony Blair, Angela Merkel, Lula da Silva, Jose Maria Aznar ou Jacques Chirac, mais aussi Joerg Haider, et Jean-Marie puis Marine Le Pen… Il s’intéresse particulièrement aux relations entre Israël et l’Europe.

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