Quotas

Si c’est un homme…

J’avais prévu d’écrire un billet autour d’une situation de classe et l’actualité en a décidé autrement. Un militant pédagogique est aussi un citoyen, un professeur de français appartient à l’humanité, et il est impossible aux enseignants de se concentrer sur les seuls problèmes strictement professionnels en faisant fi de ce qui se passe autour de l’école. Cela nous est autant impossible qu’aux élèves soumis au harcèlement, à la peur, par moment à la terreur. La culture humaniste, la citoyenneté, ne sont pas de vains mots ; elles ne relèvent pas d’un univers livresque ; pour accomplir leur devoir de mémoire nos élèves n’ont pas à adopter le fantôme d’un enfant mort en camp de concentration mais à réconforter leurs camarades dont le père ou la grand-mère sont en centre de rétention administrative (CRA), qui au pied des pistes d’Orly, qui au pied de celles de Roissy.

Depuis deux mois, la Préfecture d’Indre-et-Loire mène une politique que le syndicat de police Unité SGP Police dénonce comme une « chasse aux étrangers »i.

Le 2 novembre, un couple Kosovar, monsieur et madame Bechiri, et leur petit garçon de 4 ans et demi, demandeurs d’asile, sont arrêtés à la sortie de l’hébergement provisoire que les associations leur avaient trouvé. Placés en rétention à Rennes, ils seront libérés par un jugement qui parlera de traitement dégradant infligé à un enfant.

Le 6 novembre, c’est un Arménien, monsieur Tumassian, dont le plus jeune fils n’a pas un mois, qui est envoyé au Mesnil-Amelot. Lui aussi sera libéré.

Le 10 novembre, c’est au tour de Jeans Kwuaxu Mawo, du Collectif de Travailleurs sans Papiers d’être envoyé au CRA de Rennes, alors que quelques jours auparavant nous l’avions accompagné à l’Institut de victimologie de Paris pour faire reconnaitre les tortures subies au Congo où l’on voulait le renvoyer. Le Tribunal, non seulement le libèrera, mais en plus annulera l’Obligation de quitter le territoire français (OQTF), dont il faisait l’objet.

Le 15 novembre, Baker Ibrahim al-Kardo, un jeune étudiant syrien en L2 d’économie reçoit une OQTF sous prétexte qu’il lui reste deux matières de première année à passer ; peu semble importer à Monsieur Delage, notre Préfet, le fait qu’à son arrivée il se verra enrôler pour augmenter le tableau de chasse de Bachar al-Assad qui compte déjà plus de 5000 victimes civiles et le fait que la France ait condamné les exactions menées par le régime à l’encontre de sa population.

A la fin de ce mois de novembre commence le harcèlement du Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA) géré par l’association ADOMA à Joué-lès-Tours. Contrôles policiers à l’entrée et jusque dans le foyer lui-même, visant les résidants, les travailleurs sociaux et même le directeur. Dans un rayon de deux cents mètres incluant l’école et le supermarché une personne (en règle !) a été contrôlée dix fois. Le but est d’organiser un blocus empêchant les demandeurs d’asile déboutés de se rendre aux Restaurants du cœur, à la Croix-Rouge, chez le médecin, à l’école, ou en Préfecture pour leurs démarches.

Le 1er décembre, Madame Manukyan (autrefois ce nom arménien se francisait Manouchian…, vous savez, comme Missak (francisé Michel) Manouchian, le poète et résistant de L’Affiche Rouge que Wikipédia qualifie de poète français…), grand-mère de deux collégiens, est arrêtée alors qu’elle se rendait chez le kinésithérapeute pour le suivi de soins post-cancer. Les policiers ne lui permettront ni de rencontrer un médecin, ni de bénéficier d’un interprète ; deux heures après son arrestation, elle sera transférée au CRA du Mesnil-Amelot. Les médecins du CRA puis de l’Agence Régionale de Santé (ARS) de Melun demanderont son maintien sur le territoire. Le Tribunal administratif a annulé son OQTF mais, dans l’attente des attendus du jugement pour savoir comment argumenter sa demande de titre de séjour, son avocat lui a demandé d’attendre pour entreprendre les démarches de régularisation. Elle reste enfermée avec ses deux fils, ses deux brus et ses deux petits-fils. Je suis allée la chercher au Mesnil-Amelot, dans la nuit, dans le froid (mais la Police de l’Air et des Frontières avait eu l’humanité de lui permettre d’attendre au chaud notre arrivée et de la nourrir – nous sommes arrivés cinq heures après sa libération, les policiers n’y étaient pas obligés). Depuis, ce lieu fantomatique, avec ses successions de hauts grillages, le labyrinthe qu’on devine ou qu’on imagine, les lumières blanches qui baignent l’ensemble, me hante.

Le même jour un père de famille serbe de la minorité albanophone, est lui aussi arrêté et envoyé au CRA de Palaiseau. Il doit repasser devant le Juge des Libertés et de la Détention le 26 décembre. Alma (7 ans), Artin (10 ans) et Nita (12 ans) passeront Noël sans leur papa, ils seront peut-être renvoyés avec leurs parents en Serbie et retourneront vers les persécutions liées au conflit entre la Serbie et le Kosovoii.

Le 8 décembre, Harutyan Hovhannissyan, Arménien, 19 ans, a été arrêté en se rendant à son lycée Albert Bayet, conduit au CRA du Mesnil-Amelot, il sera libéré le 14 décembre, jour où il aurait dû être parrainé.

Le 9 décembre, vers deux heures du matin, les policiers pénétraient dans le foyer, forçaient une porte palière, pénétraient dans une chambre dont un résident avait laissé la carte-clé à l’extérieur de la serrure et procédaient au contrôle d’identité d’un Arménien… en règle.

Le 15 décembre, à côté du CADA, étaient arrêtés et envoyés au CRA de Palaiseau, Alfred Kalacian et Samuel Avramian, le père de ma filleule, tous deux Arméniens. Le premier était libéré par le Tribunal administratif hier, le 19 décembre : sa compagne, titulaire d’un titre de séjour, attend leur enfant. Samuel passait ce matin du 20 décembre, devant le JLD (juge des libertés et de la détention) qui a aussi prononcé son élargissement.

Le 16 décembre, vers 7h30, la police semait la terreur en cognant aux portes à l’heure où se préparent les écoliers, elle extorquait des clés en terrifiant une femme de ménage.

Le 17 décembre le RESF (Réseau Éducation Sans Frontières) organisait le parrainage républicain de 8 enfants et jeunes majeurs du CADA ADOMA. A 9h30, un cortège de voitures se forme pour conduire les assiégés, depuis le lieu où le harcèlement policier les contraint à vivre enfermés, jusqu’à la Maison Commune où, en présence de Monsieur Francis GÉRARD, premier-adjoint, ils ont placé sous la protection des institutions de la République :

Omar et Dato Koryan (7 et 4 ans), scolarisés à l’école de l’Alouette, nés en Georgie. Leurs parents appartenant à la minorité ethnique et religieuse yézid sont les seuls à pouvoir vivre cet évènement dans une relative sérénité. Encore protégés par leur statut de demandeurs d’asile, ils attendent des parrains un soutien dans leurs démarches d’insertion et pour faire face aux problèmes de santé des enfants.

Ibragim, Mahmed Demkhaev, Rabbani et Djamila Demkhaeva (6, 4, 3 et bientôt 1 an) sont Tchétchènes. Leurs lieux de naissance traduisent ce qu’est l’errance à laquelle leurs parents souhaitent mettre un point final grâce à l’aide des citoyens de France qui entendent que celle-ci respecte les déclarations des Droits de l’Homme et des Droits de l’Enfant. Ibragim est né en Tchétchénie, Mahmed en Pologne, Rabbani et Djamila sont nés en France. La veille, avant l’heure du départ pour l’école des ainés, ils étaient enfermés dans l’appartement qu’ils partagent avec une autre famille, pendant que les policiers martelaient les portes pour les terroriser en rappelant les pratiques des sbires de Kadirov. Les parrains sont des parents d’élèves, des enseignants de l’école de l’Alouette, des bénévoles de la Croix-Rouge et du Secours Catholique qui, tous, ont tenu à témoigner ainsi de leur affection pour la famille Arabiev-Demkhaeva et de l’intégration de celle-ci.

Arakel et Astrik Bagdasarian ont été parrainés par des militants associatifs et un enseignant du Lycée Professionnel Martin Nadaud où Arakel a obtenu en juin dernier son CAP de menuiserie. Dans l’assistance se trouvaient des membres et des élèves du club de lutte jocondien pour lequel Arakel est un des espoirs que la situation interdit de compétition. Rappelons pour mémoire que ce club a déjà compté un champion de France dans ses rangs.

Après avoir rappelé les origines et le caractère symbolique de la cérémonie, le Premier-Adjoint au Maire a précisé combien la situation actuelle est difficile. Dans ce contexte, l’organisation de ce parrainage est, pour la Municipalité dont plusieurs membres étaient présents dans l’assistance, une manifestation de solidarité avec des personnes contraintes à l’exil et qui se reconstruisent autour de la scolarité de leurs enfants.

J’ai été très marquée par le premier spectacle que j’ai vu cet été à Avignon, Jan Karski, d’Arthur Nauzyciel. Ce résistant polonais a été délégué pour témoigner, il est rentré et sorti du ghetto de Varsovie, rentré et sorti d’un camp de concentration. Il a témoigné dans le vide. Depuis un mois, bien que non professionnelle, je rentre et je sors de cette sorte de ghetto quotidiennement. Je sais que c’est toute proportion gardée : il n’est pas question d’extermination de millions d’êtres humains. Juste de la possibilité, si cette famille est renvoyée, que Madina soit violée, ses enfants torturés et assassinés. Je sais que cela existe parce que je connais personnellement un Iranien dont la femme et l’enfant ont vécu l’horreur. Je vois depuis un mois la peur dans les yeux des enfants, l’angoisse dans les yeux des femmes et des hommes pleurer.

Et dans ma tête tournent, toutes les nuits, sur fond des images de camp aseptisé comme Le Mesnil-Amelot, les poèmes d’Éluard, d’Aragon, de Prévert, de Desnos, de Primo Levi :

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis

Considérez si c’est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

Qui ne connait pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

Qui meurt pour un oui pour un non.

Considérez si c’est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu’à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

N’oubliez pas que cela fut,

Non, ne l’oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant ;

Répétez-les à vos enfants.

Ou que votre maison s’écroule ;

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous.

Et si la culture humaniste, dans son volet littéraire, c’était l’apprentissage de l’empathie et de l’engagement? Si c’était la mémoire sans cesse vivifiée ?

Dominique SEGHETCHIAN (non, ce n’est pas un nom arménien)

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