Au nom du sionisme Uri Avnery – 24 avril 2010



publié le mercredi 28 avril 2010

Israël est un État sioniste. Tout le monde le sait. Il n’y a pas d’homme politique (juif) en Israël qui manque une occasion de le répéter.

La semaine dernière, comme nous célébrions le 62ème anniversaire de l’indépendance, nous avons été inondés par un déluge de discours patriotiques. Chacun des cicérones, sans exception, déclara son adhésion totale au sionisme.

Soit dit en passant, lorsqu’il s’agit du caractère sioniste d’Israël, il y a un accord complet entre les dirigeants d’Israël et leurs ennemis. La grande gueule iranienne déclare à tout propos sa conviction que le “régime sioniste” va disparaître. Les Arabes qui refusent de prononcer le nom d’Israël parlent de “l’entité sioniste”. Le Hamas et le Hezbollah condamnent “l’ennemi sioniste”.

Mais pas un parmi eux – qu’il s’agisse d’amis ou d’ennemis – n’exprime ce qu’il entend par là. Qu’est-ce qui fait de l’État un “État sioniste” ?

POUR MOI, c’est du chinois. Je veux dire que chacun sait que la Chine est un pays “communiste”. Les amis et les ennemis parlent de la “Chine communiste” comme de quelque chose d’évident en soi.

Mais qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce qui fait qu’elle est communiste ?

Dans ma jeunesse, on m’a appris que le communisme signifiait la nationalisation (ou la “socialisation”) des moyens de production. Est-ce que cela traduit la réalité en Chine ? Ou n’est-ce pas plutôt l’exact contraire ?

Le communisme visait à la création d’une société sans classes, conduisant à la fin à la “disparition” de l’État lui-même. Est-ce que cela se produit en Chine ? Ou bien voit-on apparaître une nouvelle classe de gros hommes d’affaires capitalistes, tandis que des centaines de millions végètent dans la plus extrême pauvreté ?

Le Manifeste du Parti Communiste déclarait que le prolétariat n’avait pas de patrie. Mais la Chine est aussi nationaliste que tout autre pays du globe.

Que reste-t-il donc du communisme en Chine ? Seulement le nom qui sert de couverture à un groupe de puissants dirigeants qui se servent du parti communiste comme moyen de maintenir un régime despotique.

Et , naturellement – les cérémonies, les symboles et les drapeaux. Karl Marx les aurait qualifiés d’“opium du peuple”.

ET REVENONS du Manifeste de Marx et d’Engels à “l’État Juif” de Théodore Herzl, l’officiel “visionnaire de l’État”.

La vision sioniste de Herzl était tout à fait simple : les Juifs, tous les Juifs, doivent venir dans l’État juif. Ceux qui n’y viendront pas seront des Allemands, des Britanniques, des Américains ou des membres de toute autre nation mais certainement pas des Juifs.

À l’école sioniste en Palestine, on nous apprenait que le sionisme est la négation de la diaspora (appelée exil en hébreu). Non pas une simple négation physique, mais mentale aussi. Pas seulement l’exigence que chaque Juif vienne en terre d’Israël, mais aussi un rejet complet de toutes les formes de vie juive en exil, de leurs cultures et de leurs langues (Yiddih/Juives). La pire chose, absolument, que nous pouvions dire de quelqu’un c’était de le qualifier de “Juif de l’exil”. Les écrits de Hertzl lui-même exhalent par endroits des relents fortement antisémites.

Et voilà que l’Israël “sioniste” est en train d’inclure la diaspora, d’aimer la diaspora, d’embrasser la diaspora. La direction sioniste est en train d’envoyer des émissaires aux communautés juives du monde entier pour renforcer leur “culture juive”.

Les dirigeants de l’“État Sioniste” comptent dans une large mesure sur la diaspora et y font appel pour leurs propres objectifs. L’AIPAC juif de l’exil garantit la soumission du Congrès des États-Unis à la volonté du gouvernement israélien. La “Ligue anti diffamation” (qu’il serait plus correct d’appeler “Ligue de diffamation”) exerce la terreur sur les médias américains de façon à prévenir toute critique de la politique israélienne. Dans le passé, le United Jewish Appeal (l’Appel Juif Uni) était essentiel à la santé économique d’Israël.

Pendant des années, la politique étrangère d’Israël s’est appuyée sur la puissance de la communauté juive “en exil” aux États-Unis. Tous les pays, de l’Égypte à l’Ouzbékistan, savaient que s’ils souhaitaient obtenir l’aide du Congrès américain, il leur fallait d’abord obtenir le soutien d’Israël. Pour avoir accès au Sultan américain, il leur fallait d’abord passer par le portier israélien.

QU’EST-CE QUE tout cela a à voir avec le sionisme ? Qu’est-il resté du sionisme à part le fait historique que le mouvement sioniste a donné naissance à Israël ? Des lieux communs sans signification et un outil pour réaliser des objectifs tout à fait différents.

Au sein de notre système politique, le sionisme est au service d’objectifs divers et contradictoires

Si l’on parle en Israël de “sionisme”, on veut dire “non arabe”. Un État “sioniste” signifie un État dans lequel les citoyens non-juifs ne sauraient être des partenaires à part entière. Quatre-vingt pour cent des citoyens d’Israël (les Juifs) sont en train de dire aux autres vingt pour cent : l’État nous appartient, il n’est pas à vous.

L’État construit des colonies dans les territoires occupés parce qu’il est sioniste. Il construit à Jérusalem Est parce qu’il est sioniste. Il exerce des mesures discriminatoires à l’encontre des citoyens arabes parce qu’il est sioniste. Il maltraite les réfugiés africains qui tentent d’atteindre ses frontières parce qu’il est sioniste. Il n’y a pas d’action ignoble qui ne puisse se vêtir du drapeau sioniste. Si le Dr Samuel Johnson vivait en Israël aujourd’hui, il dirait que “le sionisme est le dernier refuge d’une fripouille”.

LA GAUCHE SIONISTE brandit aussi son drapeau pour montrer combien elle est patriote. Dans le passé, elle l’utilisait surtout pour garder ses distances avec la gauche radicale, qui se battait contre l’occupation et pour la solution à deux États. De nos jours, après que la “gauche sioniste” a elle-même adopté ce programme, elle continue à brandir le drapeau sioniste pour se distinguer des partis “arabes” (y compris le parti communiste dont 90% des électeurs sont arabes). Au nom du sionisme, la “gauche sioniste” continue à rejeter toute possibilité de faire entrer les partis arabes dans une future coalition de gouvernement. C’est un acte d’auto-mutilation, puisqu’elle exclut d’avance toute possibilité pour la “gauche” de revenir au pouvoir. C’est de la simple arithmétique. Il en résulte que la “gauche sioniste” a pratiquement disparu.

LA FAÇON dont la droite israélienne utilise le drapeau sioniste est beaucoup plus dangereuse. Entre leurs mains il est devenu un étendard de pure haine.

Depuis des années maintenant, la peste des “agressions verbales”s’est répandue. Des personnes non identifiées occupent le cyberespace de leurs élucubrations. Ici ou là un citoyen libéral émet des remarques intéressantes. Mais l’immense majorité de ceux qui s’expriment appartiennent à l’extrême droite et s’expriment dans un style qui rappelle les périodes les plus sombres du siècle dernier. La qualification de “traître” attribuée aux gens de gauche appartient à leur vocabulaire le plus modéré et la demande de leur exécution est devenue monnaie courante.

(Lorsqu’il arrive que mon nom soit mentionné sur un site web, il entraîne systématiquement derrière lui un train de dizaines, et quelquefois plus d’une centaine, d’épithètes injurieuses vomissant de la haine à l’état pur. Tout cela au nom du sionisme.)

Le public s’est habitué à ce phénomène et tend à l’ignorer ou à hausser les épaules. Les gens pensent que les auteurs de ces insultes appartiennent à la pègre politique, comme les colons fanatiques et les groupes marginaux de droite du même acabit.

Mais sont-ils encore marginaux ? Ou bien sont-ils en train de gagner le devant de la scène ?

RÉCEMMENT, le public s’est trouvé confronté à une chanson qui alluma des voyants rouges partout.

Un chanteur populaire du nom d’Amir Banyon a décidé de dire clairement à ces gauchistes son sentiment à leur égard. En voici quelques échantillons :

“Je défends les enfants / Je risque ma vie pour votre famille / Et vous me crachez au visage. / Alors que les ennemis du dehors n’ont pas réussi à me tuer / Vous êtes en train de me tuer du dedans. ”

“Je monte à l’assaut des lignes ennemies / En vous présentant le dos / Et vous affutez le poignard.”

“Je suis votre frère, vous êtes l’ennemi… Lorsque je pleure, vous riez dans mon dos… Vous êtes en train de me livrer à l’étranger… Vous êtes en train de me tuer !”

À propos, ceux qui diffusaient ce chef d’oeuvre ont oublié de signaler que l’auteur, celui-là qui “risque sa vie” et “toujours monte à l’assaut”, n’a jamais servi dans une unité combattante. En réalité, il fut dégagé de l’armée au bout de trois jours pour des problèmes de drogue. Plus tard, il est devenu un Juif pieux pour adhérer à Chabad, la secte du rabbin Lubavitchiste ultra nationaliste qui n’a jamais mis les pieds en Israël.

LES MOTS “me livrer à l’étranger” constituent l’accusation la plus sérieuse dans la tradition juive. “Le Moser” (celui qui livre) était un Juif qui trahissait un autre Juif auprès des autorités païennes et qui méritait la mort. Ce fut précisément cette accusation qui scella le sort de Yitzhak Rabin.

Dernièrement, c’est devenu la principale accusation hurlée par les fascistes israéliens contre la gauche. Récemment, une violente campagne d’incitation a été lancée contre le New Israel Fund, une institution basée aux États-Unis qui soutient de nombreuses ONG de gauche en Israël. Ce fonds est accusé de financer des organisations qui “ont aidé le juge Goldstone”, le“Juif anti-sémite” qui est en train de répandre des mensonges ignobles contre l’État sioniste. (Révélation : l’organisation au sein de laquelle je milite, Gush Shalom, qui dévoile aussi des crimes de guerre, n’a jamais reçu un centime.)

Anat Kam, une soldate qui “vola” des documents secrets à la direction de l’armée et qui aida Haaretz à dévoiler un crime de guerre, fut accusée elle aussi de “servir l’ennemi”. Elle a été accusée d’“espionnage aggravé”, un crime pouvant entraîner une condamnation à mort.

“Traîtres”, “Agents de l’ennemi”, “Destructeurs de la patrie”, “Poignard dans le dos” – ces épithètes sont en train d’entrer dans le vocabulaire courant en Israël. Il ne faudrait pas les négliger.

Il n’y a pas si longtemps, c’est précisément un tel langage qui a entraîné des tragédies historiques en Europe.

Article écrit en hébreu et en anglais le 24 avril, publié sur le site de Gush Shalom – Traduit de l’anglais “In the Name of Zionism” pour l’AFPS : FL

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