Interview de l’ethnologue Martin Olivera sur l’ostracisme à l’égard des Roms. Le Monde

“L’ostracisme envers les Roms augmente”

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 16.08.2012 à 15h10 • Mis à jour le 17.08.2012 à 15h07

Par Frédéric Joignot

Alors qu’en France les expulsions de Roms se poursuivent, l’ethnologue Martin Olivera, docteur de l’université de Paris-X, nous retrace l’histoire de ce peuple méconnu.

Qu’entend-on par Rom ? Quand les Roms ou Tziganes arrivent-ils en Europe de l’Est ?

On trouve le terme “Tigan” pour la première fois dans les archives de Valachie en 1385. A l’époque ont lieu d’importantes migrations dans l’Europe balkanique et l’Anatolie, du fait notamment de la désagrégation de l’Empire byzantin et de l’expansion ottomane. Ceux que l’on appellera “Tigani” arrivent alors dans ces territoires qui deviendront la Roumanie et la Hongrie.

D’où viennent-ils ?

Une tradition qui remonte au XIXe siècle fige les Tziganes dans une image d’éternels errants, affirmant qu’ils auraient quitté l’Inde du Nord avant l’an 1000. Cette image d’allochtonie et, dès lors, d’illégitimité s’enracine dans l’imaginaire européen, d’abord dans la sphère savante puis dans le monde littéraire et politique. Elle aboutit, en France comme ailleurs, aux mesures administratives du début du XXe siècle qui conjuguent contrôle et rejet. Cette théorie de l’origine indienne prévaut encore, notamment en préambule des textes des institutions européennes lorsqu’il s’agit de définir la “minorité rom”.

Cette origine est-elle établie ?

Qu’une partie, importante ou infime, des Roms/Tziganes descendent ou non de populations ayant quitté l’Inde du Nord il y a plus de mille ans n’aide pas à saisir les réalités historiques et socioculturelles des groupes roms, gitans ou manouches. C’est comme si l’on voulait comprendre la société française contemporaine en s’en tenant à “nos ancêtres les Gaulois”…

Quand arrivent-ils en Hongrie et en Roumanie ?

Ils arrivent au XIVe siècle et sont mis en esclavage. A cette époque, les boyards, les seigneurs féodaux locaux, les monastères, les princes manquent de main-d’oeuvre. Les Tigani deviennent la propriété de leur maître, dont ils dépendent plus étroitement encore que les serfs, les paysans moldaves et valaques étant, eux, juridiquement liés à la terre. Les Tziganes peuvent être vendus, échangés ou rachetés par les féodaux : ils constituent une ressource valorisée et recherchée, et non une population dont il faut se débarrasser.

Cette domination brutale dure-t-elle longtemps ?

Plusieurs siècles ! Il faut attendre les années 1840-1860 pour que les Tigani soient affranchis et le servage des paysans aboli. La Roumanie veut alors devenir une nation moderne en se détachant de l’Empire ottoman. Des groupes roms émigrent en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, comme de nombreux habitants pauvres d’Europe centrale. Tous espèrent trouver une vie meilleure. On voit alors combien les destins des Roumains et des Roms sont liés.

Que font alors les Roms de Roumanie ?

Certains continuent à travailler dans les campagnes en tant qu’artisans : chaudronniers, ferronniers… Ils sont aussi maréchaux-ferrants, fabriquent de la vaisselle en bois, des briques ; ils sont musiciens, vétérinaires, serruriers, cultivateurs, gens de cirque. Les siècles de voisinage, voire d’interpénétration entre le petit peuple local, lui-même asservi, et les Tigani ont entraîné une grande diversification des communautés roms.

Cette intimité quotidienne est progressivement remise en cause par les élites émergentes, qui érigent le Tzigane en symbole des maux de cette nation roumaine qui tente de se construire. Les Tigani représentent tout ce que la Roumanie “moderne et civilisée” ne veut plus être – un pays marqué par une féodalité persistante, largement rurale et profondément influencée par l’Orient. Récupérant les théories développées en Europe occidentale, nombre d’auteurs roumains du XIXe siècle font du Tzigane un alter ego réprouvé, dont il faut se démarquer d’autant plus énergiquement qu’il représente une part intime des réalités socioculturelles du pays.

Les idées reçues sur les Tziganes apparaissent-elles dès cette époque ?

Il faut lire le Victor Hugo roumain, Michael Kogalniceanu, qui a écrit en 1835 Esquisse sur l’histoire, les moeurs et la langue des Cigains, connus en France sous le nom de Bohémiens. S’il s’intéresse à la culture des Tigani, dénonce l’esclavage et, ce faisant, mène une violente critique de la société féodale, il contribue à installer les poncifs dont les Tziganes souffrent encore. Tout en plaidant pour leur émancipation et leur “civilisation”, cet humaniste consolide l’archétype du Tzigane : une figure venue d’ailleurs, déracinée, pathétique et dangereuse. Il impose même l’idée d’un nomadisme généralisé alors que l’immense majorité des communautés roms roumaines n’ont pas bougé depuis des siècles.

Pendant la seconde guerre mondiale, il ne fait pas bon être tzigane en Roumanie.

En octobre 1940, la junte fasciste d’Ion Antonescu écarte le roi Carol et s’allie à Hitler. Les juifs et plus de 30 000 Tziganes catégorisés comme “nomades” sont déportés en Transnistrie. Beaucoup y mourront.

Que se passe-t-il sous le régime communiste ?

Officiellement, les communistes ne mènent pas de politique spécifique vis-à-vis des Tziganes puisqu’ils ne reconnaissent pas l’existence de minorités. Néanmoins, certains groupes roms, comme leurs voisins paysans, subissent la politique de prolétarisation forcée menée par le régime : déplacement de villages et installation de familles dans les immeubles de gros bourgs provinciaux. Certains Roms deviennent ouvriers spécialisés, fonctionnaires, voire policiers ; d’autres travaillent sans qualification dans l’industrie ou les fermes collectives ; d’autres encore maintiennent une subsistance basée sur le travail agricole journalier et la microculture. Là encore, les situations sont très variables. Certains ont connu une forte ascension sociale durant la période communiste ; d’autres ont continué de vivre en bas de l’échelle, comme nombre de leurs voisins roumains et hongrois.

Et aujourd’hui ?

Depuis les années 1990 et la fameuse “transition économique”, le dénuement d’un bon nombre de Tziganes, tout comme celui des Roumains défavorisés, s’est considérablement aggravé. L’ostracisme envers eux s’est d’autre part développé. Au début des années 1990, on a dénombré une quinzaine d’affrontements entre Roumains et Roms, avec des incendies, des agressions physiques, parfois mort d’homme. Ce sont toujours des conflits de voisinage, sur fond de grand dénuement, qui ont été ensuite “ethnicisés”. On dit : c’est la faute des Roms, ils ne changeront jamais, c’est dans leurs gènes, ils ont toujours été marginaux…

N’entend-on pas le même genre de propos en France ?

Cette figure des Bohémiens-Tziganes-Roms joue le même rôle depuis plus d’un siècle : définir une catégorie de semblables (puisque ce sont malgré tout des Européens, voire des nationaux) illégitimes, dans un contexte de pénurie et de crise socio-économique aiguë.

En 2002, un recensement a été établi en Roumanie, où les citoyens peuvent se déclarer comme appartenant à une minorité nationale. A-t-on pu estimer la population rom ?

Sur 21 millions d’habitants en Roumanie, 535 000 se sont dits roms. Ce chiffre est probablement inférieur à la réalité : des études faites en 1992 estimaient leur nombre à 1 million, d’autres parlent de 2,5 millions. De nombreux Roms se sont déclarés roumains par souci d’estomper leur appartenance, d’autres ne se reconnaissent pas dans le terme Rom. Mais ce recensement donne des indications intéressantes : 34 % des Roms n’ont pas terminé leur cursus scolaire contre 5,5 % chez les Roumains ; 25 % se disent analphabètes contre 2,6 % au niveau national ; 25 % se déclarent chômeurs contre 11,5 % dans le pays. Il faut cependant nuancer : le travail au noir n’est pas recensé, tout comme certains métiers comme le colportage, l’artisanat familial ou le commerce de proximité.

Roms et Roumains émigrent-ils de concert ?

En effet. Depuis les années 1990, plus de 10 % de la population roumaine, soit 2,5 millions d’habitants, a émigré vers l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord, espérant trouver une vie meilleure. On retrouve la même proportion chez les Roms de Roumanie : sur une estimation moyenne de 1 million de Roms dans le pays, ils seraient une centaine de milliers à avoir choisi le départ pour les mêmes raisons. C’est une proportion importante, mais nous sommes loin de l’invasion tant redoutée ! Plutôt que de voir en eux des migrants économiques précaires vivant dans des bidonvilles, comme d’autres immigrés européens il n’y a pas si longtemps, on les présente comme des “nomades” érigeant des “campements”. Les mots choisis par le gouvernement précédent persistent : il ne suffit pas de dénoncer des discriminations ou d’invoquer l’humanisme pour mettre à mal des stéréotypes et contrecarrer leurs effets sociaux.

Frédéric Joignot
Pour aller plus loin

“Roms de Roumanie, la diversité méconnue” in “Etudes tsiganes” nº 38, 2009. www.etudestsiganes.asso.fr

“Roms en (bidon)villes. Quelle place pour les migrants précaires aujourd’hui ?” de Martin Olivera (Editions Rue d’Ulm, 2011).

“Roms et tsiganes” de Jean-Pierre Liégeois (La Découverte, 2009).

Collectif Romeurope www.romeurope.org

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