Des abîmes de l’Israël profond : un « citoyen inquiet » accuse

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Wolfgang Freund

Israël ne va pas bien, les Israéliens non plus. Depuis l’« OPA » électorale effectuée sur les rouages de l’Etat il y a maintenant un peu plus d’un an par la droite et les religieux de toute tendance, avec pour conséquence le retour au pouvoir de « Bibi » (Benjamin Netanyahu) comme Premier ministre et, avec lui, de toute une brochette de ministres au profil souvent bizarre (je pèse mes mots), l’image d’Israël dans le monde s’est particulièrement ternie. Quelque chose se disloque en Terre Promise, et les Israéliens le savent, y compris ceux qui avaient voté l’année dernière pour Netanyahu et ses acolytes. Quelques-uns en parlent ouvertement, parmi eux un vieux collègue franco-israélien de l’Université Ben-Gurion à Beer-Sheva, aussi poète et écrivain à ses heures, qui préfère rester dans l’anonymat. Je dois respecter ce souhait. Voici donc ce qu’ « un citoyen d’Israël inquiet » aura à nous dire :

… La crise est profonde. Les officiels américains déclarent aujourd’hui que des soldats américains meurent en Irak à cause de notre premier ministre. Dorénavant, le Bibi qui fait la paix avec ses cocos d’extrême-droite va devoir décider : « ma coalition ou mes rapports avec les Etats-Unis », qui en ont ras le bol des mensonges de ce politicard zigzagueur, pris dans l’étau des national-religieux.

Je vais te faire une révélation qui va certainement t’étonner, venant de moi, le sioniste traditionnel et inconditionnel. Depuis quelques jours, on entend aux nouvelles les sévères remontrances formulées par les dirigeants américains, européens et de maints autres pays à l’égard de notre très doué chef du gouvernement suite à cette petite trahison lors de la visite du vice-président américain en Israël. Depuis sa montée au pouvoir, il y a de cela un an, le gouvernement national-religieux (brrrrrrr, eh oui !) de Netanyahu ne fait que s’opposer aux efforts de paix désirée par la majorité des Israéliens et peut-être par de nombreux Palestiniens, du moins en Cisjordanie. Sa politique d’extrême-droite, refusant toute négociation ainsi que son opposition maladive à la création d’un Etat palestinien aux côtés du nôtre, nous a causé une isolation presque totale au sein des nations démocratiques, sans parler des pays arabes modérés. Sa seule politique est celle de la survie au pouvoir, et s’il négocie la paix avec quelqu’un, c’est avec les partenaires ultras de sa coalition auxquels il offre sans vergogne ce qui reste encore de la démocratie dans mon pays. Israël est devenu une société tribale, composée de partis religieux ethniques : Avigdor Lieberman, ministre des Affaires étrangères, sous enquête policière, qui a suggéré le bombardement du barrage d’Assouan, pour les Russes, Elie Ishay (ministre de l’Intérieur) pour les religieux originaires d’Afrique du Nord, Yaacov Litzman (vice-ministre de la Santé, rabbin ultraréactionnaire qui cause des scandales par son attitude moyenâgeuse à l’égard de la médecine) pour les fanatiques ashkénazes, etc.…

Mon pays est au bord de la faillite morale, sociale, sécuritaire et économique, et le chaos règne dans tous les domaines : les jeunes se saoulent et se droguent, les plus talentueux vont faire carrière aux Etats-Unis, une violence inouïe règne partout : sur les routes, dans les écoles et dans la rue, redoublant de gravité de jour en jour. Il n’y a pas de réelle opposition au gouvernement : Tzipi Livni est très pâlotte, elle-même venue du Likoud et restée à droite. Un écrivain que tu connais peut-être, Chanoch Bartov, récent lauréat du Prix National Israélien de littérature vient de déclarer ce que je pense depuis bien longtemps : Le gouvernement actuel est néfaste au pays et ses membres nous font sombrer dans le mensonge et la démagogie et nous mène vers une guerre sanglante, une guerre de religion. Netanyahu est dangereux pour le pays.

Pourtant, comme toute nation au monde et après deux mille années de persécutions, nous aussi avons droit à un pays, ce pays qui est celui de notre histoire, de notre culture, de notre langue et de nos ancêtres.

Et je cite une autre collègue qui exprime bien mes pensées face au danger existentiel qui nous menace (la terreur incessante avec l’Iran, le Hizbollah, le Hamas, l’antisémitisme, la négation de la Shoah) : Il est clair que nous devons être forts, ne pas nous laisser faire, ne pas ‘leur’ faire confiance … moi, j’ai souvent dit que le danger est aussi pour nous d’adopter certaines conduites de nos persécuteurs, qu’il est facile de basculer, de perdre la mesure … mais souvent, la mauvaise foi de nos vis-à-vis, et peut-être encore plus des Européens, me fait douter et j’hésite entre les réflexes de défense et de méfiance, et l’espoir en l’ouverture à l’autre et vers un avenir meilleur.

Tu comprends notre dilemme, mon dilemme ? En bref, à l’heure qu’il est, il n’y a plus d’espoir dans mon pays où un capitalisme arrogant et virulent rend la vie difficile dans un cadre ultra-orthodoxe où tu ne peux naître, manger, te marier et mourir sans l’intervention des rabbins. La devise actuelle est devenue la suivante : chacun pour soi et Dieu pour tous … même pour ceux qui n’y croient pas.

Non, ceci n’est plus le sionisme qui nous faisait rêver et pour lequel nous étions prêts à tout. L’occupation des territoires palestiniens est néfaste au pays, et la violence et le non-respect des lois en découlent directement. Je n’ai pas honte d’être de gauche, si ma position à l’égard de ce qui est contre la justice et contre la morale porte ce nom. Nous sommes à l’ère du post-sionisme, et la situation est désastreuse : je comprends très bien que quelqu’un d’humaniste, de libéral et de démocrate ne se sente pas du tout à l’aise dans mon pays tel qu’il est dirigé aujourd’hui.

Vive un Israël juste et moral, libéral, laïque, ouvert et démocrate, conforme à la charte de l’indépendance signée à la déclaration de l’Etat …

Un citoyen inquiet

Je jugerais prétentieux, même malhonnête de ma part, d’y vouloir ajouter quoi que ce soit. Ma qualité d’étranger, vu d’Israël, m’impose une obligation de réserve. Bien sûr, si j’étais un ressortissant israélien, je me joindrais à ce cri de cœur, corps et âme.

W.F

Article a paraitre dans le Kulturissimo d’avril 2010

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