Des bidonvilles aux camps. Analyse critique d’une communication municipale

« On a fait le job » (DNA 29 septembre) a déclaré Roland Ries lors d’une conférence de presse aux côtés de l’adjointe aux solidarités, Marie-Dominique Dreyssé. Oui, ils ont fait le job ! Il n’y a plus de bidonvilles de Rroms. Désormais presque tous les Rroms à Strasbourg ont été placés dans les deux camps gérés par la Ville : l’Espace 16, rue des Remparts et le camp Hoche au Port-du-Rhin sud, sur un terrain militaire.

Comme le précise encore l’adjointe, seul le campement de l’Écluse reste encore à fermer, et un dernier « bivouac » (sic) à résorber. Ces dernières familles campent depuis plus d’un an, la nuit seulement, dans les prés et sur les talus le long de la piste cyclable de la rue des Remparts, dégagées le matin à 5 h par la police municipale sans même pouvoir laisser leurs affaires sur place.

Depuis tout ce temps, des toilettes sont improvisées dans les bosquets proches et le ruisseau derrière les remparts est utilisé pour la douche puisqu’ils n’ont pas le droit d’user des sanitaires proches de l’Espace 16.

Le « modèle strasbourgeois » qui vise à rendre les Rroms invisibles, se distingue seulement par une particularité, – sans doute le fameux « humanisme rhénan »- c’est qu’on n’a pas vu comme ailleurs, et surtout en Île-de-France, les CRS dégager brutalement les populations. Ils s’y sont pris plus hypocritement, en passant par le tribunal, ce qui n’a pas empêché quelques cassages de baraques et pressions de la police municipale en uniforme ou en civils, sans parler de quelques incendies dont l’origine n’est jamais élucidée malgré les témoignages précis des habitants

Le bilan d’autosatisfaction de la grossière campagne de communication municipale, qui tient autant de l’esbroufe que du « circulez, il n‘y a plus rien à voir », a été repris tel quel par les médias dominants dont, à n’en pas douter, pas un seul n’a mis les pieds sur le terrain ni interrogé les familles Rroms qui y logent (mais n’est-ce pas pour cela justement que ces médias sont choisis pour diffuser la communication municipale ?… ) On retrouvera ainsi des copiés-collés du discours officiel dans les DNA, Reuters, mais aussi Challenges, Boursorama et Capital ! Que de la presse hautement qualifiée dans le domaine social, n’est-ce pas ?! Mais que voulez-vous, sous le règne socialiste aussi, le social c’est avant tout de la gestion et de l’économie !

Au delà de laisser perplexes de nombreux associatifs et amis des Rroms, cette fausse victoire municipale laisse plusieurs éléments dans l’ombre. Nulle part il n’est décrit comment les familles ont été sélectionnées par les responsables de la Mission Rroms pour obtenir une caravane ou non, nulle part il n’est dit que les départs de familles Rroms ont très rarement été volontaires mais bien plus souvent induits. On se souvient qu’une famille avec de nombreux enfants qui campait au bord de la Petite Forêt a dû partir en Roumanie après que son logement a été littéralement enfermé par des barrières posées par la ville.

D’autres nous ont parfois confié qu’ils rentraient au pays car ici en Alsace leur situation était pire que là-bas. D’autres encore, privés de liberté au camp Hoche préfèrent s’en aller. C’est sans doute ce que l’adjointe aux Solidarités entend par « l’approche pragmatique » de la Ville qui suscite « des émancipations positives » ! (L’Alsace)

Le maire, quant à lui, met en avant le fait que quelques uns ont trouvé du travail, et donc un logement social. Sauf que ce travail est d’insertion ; donc que se passe-t-il au bout de deux ans ? De plus il est curieux de constater que ce n’est pas CUS Habitat qui les loge comme si cet organisme ne souhaitait pas accueillir de familles de Rroms. A ceux qui vivent de mendicité ou comme chiffonniers il faut ajouter ceux qui ont été poursuivis et condamnés en justice parce qu’ils s’étaient institués guides de parking automobiles. Un panonceau de la place de la Bourse leur est explicitement consacré.

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Le maire en bon rocardien prévenu contre « toute la misère du monde » – point trop n’en faut- a déclaré : « On est attentif à ne pas laisser s’installer de nouveaux groupes, dans l’espace public à Strasbourg », « nous ne souhaitons pas accepter de nouvelles populations roms », lançant même un appel à d’autres maires pour « se répartir » (sic) d’éventuels nouveaux arrivants. Il a même fait déplacer à l’Espace 16, en plein mois d’août dernier, des familles de Rroms hongrois qui  avaient leur petit espace au fond de la rue des Remparts près de la Semencerie et pouvaient ferrailler sur place. Idem pour ceux vivant à l’Elsau, près de la bretelle d’autoroute.

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Et l’adjointe Dreyssé d’affirmer pour finir qu’ « à Strasbourg, on ne chasse pas les pauvres mais la pauvreté ». On aimerait savoir comment « l’approche pragmatique » de la Ville fait pour mettre cette expression creuse en action : a-t-on déjà vu de la pauvreté sans des pauvres pour l’incarner ? Les récentes mise en place de mesures anti-SDF à Strasbourg le confirment ! Voir à ce sujet nos articles sur le “nettoyage” de la place Merian ou encore le nouveau dispositif anti-SDF de la rue Ste Barbe, et enfin un article sur le projet de numéro de téléphone anti-SDF à l’usage des commerçants !

Et la municipalité et la Mission Roms d’annoncer fièrement qu’en août 2017, tous les Roms de Strasbourg seront encore déplacés sur un nouveau camp perdu derrière IKEA rue de la Villette, pas loin de la SPA…  Ainsi, Monsieur le maire pourra se réjouir de ne plus recevoir de plaintes de riverains (1) ! (L’Alsace)

 

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(1) A propos des plaintes des riverains à l’encontre des Roms, nous remettons ici le lien vers la conférence d’Eric Fassin tirée du livre Roms & Riverains : une politique municipale de la race, dans lequel l’auteur décrit très précisément le processus raciste et d’exclusion que les villes mettent en place contre les Rroms au nom des plaintes des riverains (plaintes qui s’avèrent inexistantes bien des fois sauf dans le discours…).

http://www.depechestsiganes.fr/a-lire-roms-et-riverains-une-politique-municipale-de-la-race/