Au feu les pompiers!

Après l’incendie au Mont-Carmel

Traduction article de Max Blumenthal (journaliste du New York Times)

“ Quand je regarde par la fenêtre aujourd’hui et que je vois un arbre planté là, cet arbre me donne un plus intense sentiment de beauté et de délice personnel que toutes les immenses forêts que j’ai vues en Suisse ou en Scandinavie. Parce que chaque arbre d’ici a été planté par nous ”

David Ben Gourion Mémoires.

“ Pourquoi y a-t-il autant d’Arabes ici ? Pourquoi ne les avez-vous pas chassés ? ”

David Ben Gourion pendant sa visite à Nazareth, juillet 1948.

Quatre jours après que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a annoncé son projet de mettre des milliers de travailleurs immigrés dans un camp de prisonniers au fond du désert du Neguev parce que, comme il l’a dit, ils représentent une “ menace pour la personnalité du pays ”, un tronc d’arbre en feu tomba sur un bus plein de gardiens de prison en formation, tuant 40 passagers. L’arbre était un des centaines de milliers réduits en cendres par le feu de forêt venant du nord d’Israël, et qui aujourd’hui menace d’engloutir les environs d’Haifa, troisième ville d’Israël. Pendant les trois derniers jours, plus de 5.000 hectares ont brulé dans la région du Mont Carmel, destruction importante pour un pays guère plus grand que le New Jersey. Alors ue les causes de l’incendie n’ont pas été établies, il a mis à nu les mythes de la fondation d’Israël.

Les Israéliens estiment que ce feu est une de leurs plus grandes tragédies de ces dernières années. Un ami qui a grandi à Haifa m’a dit ce week-end qu’il était anéanti par les images de destruction qu’il a vues à la télévision. Le frère d’un ami est parmi les morts de l’accident de bus. Quoiqu’il soit un sioniste convaincu qui a soutenu l’élection de Netanyahu en 2008, comme beaucoup d’Israéliens, il était furieux de la réponse – ou au manque de réponse – du gouvernement. « Nos dirigeants sont sont complètement idiots, mais vous le savez déjà », m’a t-il dit. « Ils investissent tellement pour préparer toutes sortes de scénarios de guerre folle mais ils ne font rien pour protéger les civils des dangers élémentaires »

Outre le spectacle gênant d’avions turcs de secours atterrissant a Tel Aviv six mois seulement après que les commandos israéliens aient massacré les bénévoles de l’aide turque de la flotille de la liberté pour Gaza, ou les confessions d’impuissance des hommes-durs Netanyahu et Avigdor Lieberman, le feu a mis au jour la terrible histoire qui avait été cachée par des couches de mythologie officielle et des monceaux d’aiguilles de pin.

« Il n’y a pas de faits »

Parmi les villes qui ont été évacuées il y a Ein Hod, une colonie d’artistes-bohême nichée dans les collines au nord et à l’est de Haifa. Ce n’est cependant pas la première fois qu’Ein Hod est évacuée. La première fois c’était en 1948, quand les habitants palestiniens de la ville ont été expulsés de leurs maisons par un désastre de main d’homme connu comme la « Nakba ».

La plupart des habitants d’origine d’Ein Hod, appelée Ayn Hawd avant les expulsions de 48, qui avait été habitée continuellement depuis le 12ème siècle, ont été chassés vers les camps de réfugiés de Jordanie et de Jenin, en Cisjordanie. Mais un petit groupe de résidents particulièrement résilients a fui dans les collines, a construit un camp improvisé et a regardé les étrangers juifs prendre possession de leurs maisons.

En 1953, un sculpteur roumain dadaïste, Marcel janco, a convaincu l’armée de ne pas raser au bulldozer Ein Hod comme elle l’avait fait cinq ans auparavant à l’occasion de la purification ethnique de nombreuses villes palestiniennes des alentours. Il a proposé de créer un commune d’art dans un but touristique et pour contribuer à la culture du sionisme. Aujourd’hui, les maisons rustiques en pierre qui ont appartenu aux Palestiniens sont de pittoresques studios d’artiste, et la mosquée du village a été transformée en un bar à la mode nommé Bonanza. Les visiteurs sont accueillis à l’entrée par une sculpture de Benjamin levy « Le couple pudique dans une boîte de sardine » représentant une femme nue avec un gentleman en habit dans une boîte de sardine, qui a été inaugurée par le président Shimon Pérès en 2001.

Après la catastrophe de 1948, les Palestiniens de Ayn Hawd ont construit leur propore village à trois kilomètres de ce qui est aujourd’hui Ein Hod. Pendant des dizaines d’années, les villageois ont résisté aux tenjtatives de les déposséder et ils furent entourés d’une barrière pendant les années 70 pour les empêcher de s’agrandir par croissance naturelle. Mais finallement ils ont gagné la reconnaisssance officielle en 2005. Ce qui voulait dire que pour la première fois depuis la création d’Israël ils pouvaient avoir l’électricité et un service d’évacuation des ordures. Ceci alors que plus de quarante autres villages palestiniens dans Israël ne sont pas « reconnus ». Les quelques 80.000 habitants de ces villages, la majorité dans le désert du Néguev, sont des citoyens d’Israël qui paient leurs impots. Cependant, ils ont peu de droits ; leurs maisons sont régulièrement démolies pour faire de la place aux colonies juives et ils ne bénéficient d’aucun service public.

J’ai visité Ein Hod et Ayn Hawd en juin. Quand les habitants du village juif Ein Hod m’ont vu filmer, ils ont réagi avec un mélange de suspicion et d’hostilité. « Je sais ce que vous faites ! » m’a dit d’un air méprisant une femme âgée, en me demandant de ne pas la filmer. A l’intérieur du bar, j’ai demandé aux patrons si cet endroit était en fait une ancienne mosquée. « Ouais, mais c’est ainsi qu’est tout Israël » m’a dit une femme d’un kibbutz voisin en sirotant sa bière. « Tout ce pays est construit sur des villages arabes. Il vaut mieux laisser le passé où il est. »

J’ai provoqué une autre réaction gênée quand j’ai commencé à filmer une guide de tourisme qui conduissait un groupe d’Israéliens âgés dans le village. Parlant hébreu, la guide a dit aux touristes, alors qu’elle leur faisait visiter les studios d’artiste, qu’ils étaient parmi « les maisons de la troisième génération », oubliant les Arabes qui y ont vécu des centaines d’années. Dans les studios j’ai pu voir que la plupart des objets d’art produits étaient du kitsch juif pour touristes étrangers – des scènes de shtetl du monde lointain, perdu depuis longtemps, immortalisé par des films comme Fiddler on the Roof. (Le Violon sur le Toit).

Plus tard, avant d’amener son groupe au musée Hurdy Gurdy de la ville, la guide a mentionné le « comité d’accueil » qui filtrait les résidents potentiels. C’est probablement ainsi que Ein Hod mainttient les satanés Arabes au loin. Ceci et la loi sur les propriétés des Absents de 1950, qui met toute propriété arabe « abandonnée » dans les mains du Fond National Juif et de l’Administration Israélienne de la Terre, une précaution qui consolide ce que le membre palestinien du Parlement aujourd’hui exilé Azmi Bishara a appelé « le plus grand vol à main armée de l’histoire. »

Pendant une pose, la guide de tourisme m’a pris à part et m’a demandé qui j’étais. Il est clair que les villageois sont devenus méfiants des visiteurs étrangers. Se présentant comme doctorante à l’université de Tel Aviv, elle me dit représenter l’autorité officielle à Ein Hod et me demanda de réviser le film que j’avais tourné. Afin de s’assurer que je n’avais pas fait d’erreurs de traduction de mots comme kibbush, terme hébreu qui veut dire « conquête » mais est couramment utilisé pour désigner l’occupation de la Palestine.

« A propos de conquête », lui dis-je, « pourquoi ne dites-vous pas aux touristes qui vivait dans ces maisons avant 1948 ? » Visiblement irritée, Yarkon me répondit : « Après des années de recherche, j’ai conclu qu’il n’y avait réellement pas de faits quand vous discutez de cette question. Il y a seulement des récits. » Elle m’assura que la population juive d’Ein Hod avait d’excellentes relations avec les résidents expulsés : « Allez leur demander. Ils vous diront ce qu’ils en pensent. »

C’est ce que j’ai fait. Après quelques kilomètres d’une route de terre, j’étais à Ayn Hawd, le village palestinien. Pas de boutiques d’art ici, seulement des maisons délabrées, des rues en terre, une mosquée avec un grand minaret et une floppée d’enfants jouant dans les rues. Très vite quelques résidents sortirent de leurs maisons pour m’accueillir. Abu al-Hisa Moein, membre du Conseil municipal et instituteur, m’a invité à passer le reste de l’après-midi avec sa famille dans un patio à côté de sa maison, qui m’a semblée plus récente et plus imposante que celles de ses voisins. Il m’a dit que ses ancêtres étaient venus de la région qui est aujourd’hui l’Irak il y a 700 ans. Ses parents, qui ont été expulsés vers Jenin en 1948, lui ont dit qu’ils seraient furieux de seulement jeter un oeil sur leurs anciennes maisons, avec leurs nouveaux occupants. Quand j’ai parlé du bar construit dans la vieille mosquée, Moein hocha la tête avec dégoût. « C’est très mal. C’est une insulte, » dit-il.

Moein me fit visiter sa maison, avec son salon spacieux impeccablement propre et la baie vitrée d’où l’on découvre une vue circulaire sur la vallée. Il a tout construit lui-même, dit-il avec orgueil. En bas, sa fille de 13 ans était allongée sur le sol et lisait le roman classique de John Knowles, Une Paix Séparée. Elle s’intéressa immédiatement à moi lorsque je suis entré et passa dix minutes à me montrer sa bibliothèque. La nuit venait, Moein et sa famille me ramenèrent dans le patio. Là, il déroula une carte de la Palestine du mandat et fit courir ses doigts sur les noms des tas de villages détruits par les troupes sionistes sur la cote entre Jaffa et Haifa, en 1948. Il s’arrêta sur des villes comme Kafr Saba, Qaqun, al-Tira et Tantuta, lieu d’un horrible massacre de prisonniers palestiniens désarmés, un mois après celui de Deir Yassin. Moein était un professeur d’histoire, mais Israël lui a interdit de parler ee ces événements en classe sous peine de poursuites pénales..

Comme l’obscurité commencait à couvrir les collines, j’ai réalisé que j’avais perdu la notion du temps. J’ai dit à Moein qu’il me fallait retourner à Tel Aviv. Sa femme s’est précipitée dans la maison et a rapporté une grappe de raisin qu’elle avait cueillie dans le jardin familial, qu’elle a enveloppé dans un tupperware de la cuisine. Moein m’a accompagné jusqu’à la voiture et m’a serré dans ses bras.

Le rachat de la terre

Pour le moment, Ein Hod comme Ayd Hawk sont vides. La majorité des habitants ont fui vers des lieux plus sûrs alors que les milliers de pins plantés pour procurer aux artistes d’Ein Hod un sentiment de solitude sont réduits en cendre. En brûlant, le feu révèle une autre dimension de la fondation d’Israël que celle qu’il a tenté d’enterrer.

Les pins eux-mêmes ont été l’instrument de la dissimulation, plantés stratégiquement par le Fond National Juif (JNF) sur les emplacements de centaines de villages palestiniens que les milices sionistes ont évacués et détruits en 1948. Avec les forêts surgissant là où étaient les villages, ceux qui ont été expulsés n’ont aucun endraoit où revenir. Ainsi, pour des étrangers contemplant l’étrange paysage alpin du nord d’Israël pour la première fois, on pouvait imaginer que les Palestiniens n’avaient jamais existé. C’est exatement ce que le JNF avait l’intention de démontrer. La pratique que David Ben Gourion et d’auitres sionistes éminents appelaient le « rachat de la terre » était en fait la forme ultime de nettoyage vert

Décrit par l’historien israélien Ilan Pappe comme « la quintessence du colonialiste sioniste », le premier directeur du JNF, Yossef Weitz, était un idéologue impitoyable qui a aidé à orchestrer l’expulsion en mase des Palestiniens en 1948. Weitz a déclaré notamment « Il doit être clair qu’il n’y a pas de place dans ce pays pour deux peuples… Si les Arabes s’en vont, le pays sera spacieux pour nous… La seule solution est la Terre d’Israël… sans Arabes… Il n’y a pas d’autre solution que le transfert des Arabes vers des pays voisins, le transfert de tous, sauf peut-être pour ceux de Bethléem, Nazareth et le vieux Jérusalem. Pas un village ne doit être laissé, pas une tribu. »

Après que les voeux de Weitz furent exaucés, le JNF planta des centaines d’arbres sur les villages fraîchement détruits comme al-Tira, afin de créer le Parc National du Carmel. Une zone du flanc sud du Mont Carmel ressembla ainsi tellement à un paysage des alpes suisses qu’il fut surnommé « Petite Suisse ». Bien évidemment, les arbres non-indigènes du JNF convenaient bien peu à l’environnement en Palestine. La plupart des jeunes arbres qu’a plantés le JNF près de Jérusalem ne survivent pas et il faut en replanter fréquemment. Ailleurs, les aiguilles de pin ont tué les plantes locales et complètement dévasté l’écosystème. Comme on a pu le voir avec le feu du mont Carmel les arbres du JNF s’envolent comme de l’amadou par chaleur sèche.

Mais il semble que rien ne peut arrêter la volonté du JNF de « verdir » la terre. Même dans le désert desséché du Neguev, le JNF a planifié de planter un million d’arbres dans un espace appelé « GOD TV Forest ». Pour réaliser l’exploit exceptionnel de transformer le désert en forêt, l’Administration de la Terre d’Israël a ordonné l’expulsion du village bédouin non reconnu al-Araqib, habité par des centaines de citoyens israéliens qui ont vécu dans la région depuis plus de 100 ans et qui ont servi en première ligne dans les unités blindées de l’armée.

Dans sa fiction « Facing the Forest » (Face à la Forêt ), le célèbre auteur israélien A.B. Yehoshua a décrit un gardien de la forêt, Palestinien muet, qui brûle une forêt du JNF pour révéler les ruines de son ancien village. Quarante ans plus tard, alors que les forêts du JNF du mont Carmel brûlent, des avocats israéliens d’extrême-droite ont exigé der rechercher l’Arabe qui a dû mettre le feu, bien qu’il n’existe aucune preuve concernat la cause de l’incendie. Michael Ben Ari, extrémiste membre de la Knesset du Parti de l’Union Nationale, a demandé que « la totalité du Shin Bet » soit mobilisé pour enquêter sur ce que le journaliste de droite Arutz Sheva dit « être probablement la pire attaque terroriste de l’histoire d’Israël. »

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